Alors que les températures dépassent régulièrement les 40 °C en été, l’Espagne a développé un arsenal de mesures pour permettre la poursuite de l’activité professionnelle sans mettre en danger la santé des travailleurs. Ce « modèle espagnol » suscite aujourd’hui l’intérêt de la France, dont le ministre du Travail, Jean‑Pierre Farandou, a annoncé un voyage d’étude programmé pour l’automne. « La France en été, ça devient l’Espagne », a‑t‑il déclaré, justifiant la nécessité de s’inspirer des pratiques de son voisin.
Un aménagement des horaires comme première ligne de défense
Dans la péninsule Ibérique, l’adaptation passe d’abord par un changement de rythme. De juin à septembre, de nombreuses entreprises optent pour la journée continue de 7 heures à 14 heures ou de 8 heures à 15 heures, avec une simple pause‑café et un déjeuner rapide le matin. L’objectif est de libérer les salariés dès le début d’après‑midi, afin qu’ils puissent se mettre à l’abri pendant les heures les plus accablantes, entre 15 heures et 18 heures. Pour les métiers de bureau et les commerces climatisés, la mesure est relativement aisée à mettre en œuvre. En revanche, elle se révèle plus délicate pour les activités exercées en extérieur – bâtiment, agriculture, hôtellerie de plein air, maintenance de parcs éoliens ou entretien de la voirie.
Depuis une réforme entrée en vigueur en 2023, les employeurs espagnols sont tenus de rédiger des protocoles de prévention face aux phénomènes météorologiques adverses. Ruben Pinel, responsable de la santé au travail au sein du syndicat Commissions ouvrières, souligne que « l’adaptation est complexe, car pour que les mesures fonctionnent, il faut qu’elles soient adaptées à la réalité de l’entreprise. Le but n’est pas de décider d’emblée d’arrêter la production, même si ce n’est pas forcément exclu, mais bien d’adapter le rythme et la planification des tâches en fonction du niveau d’alerte météo. »
Une mise en œuvre encore inégale
Malgré l’obligation légale, le bilan reste contrasté. Les syndicats estiment que guère plus de 10 % des conventions collectives ont intégré des protocoles de prévention spécifiques. Dans la région d’Aragon, les organisations patronales ont récemment alerté sur les difficultés rencontrées par les petites entreprises pour identifier les situations à risque et pour mettre en place des politiques de prévention adaptées.
Le cadre juridique espagnol se veut général : il rappelle l’obligation de l’employeur de protéger l’intégrité physique des travailleurs, sans entrer dans le détail des seuils à respecter ou des actions à mener. Me Alex Tisminetzky, avocat spécialisé en droit du travail au cabinet Collectiu Ronda à Barcelone, précise que « dans les locaux fermés, on constate que la frange légale de températures d’entre 14 et 25 degrés, prévue pour les activités non sédentaires en intérieur, n’est pas toujours respectée, notamment dans l’hôtellerie, les pizzerias, les ateliers mécaniques ou les fonderies ». Pour les travailleurs en extérieur, la protection est encore plus difficile à garantir.
Un échange de bonnes pratiques en préparation
C’est dans ce contexte que le ministre Farandou a annoncé son déplacement outre‑Pyrénées à l’automne prochain. Il ne pourra alors pas expérimenter lui‑même la chaleur madrilène – une manière pour lui de prendre le pouls des adaptations concrètes mises en œuvre par les entreprises et les pouvoirs publics espagnols. La visite devrait permettre d’étudier les dispositifs existants, d’évaluer leur effectivité et de réfléchir à une éventuelle transposition en France, où les épisodes caniculaires sont désormais récurrents.
Si l’on en croit les premiers retours, l’approche espagnole ne se résume pas à une simple réduction des horaires. Elle combine aménagement du temps de travail, rotation des équipes, équipements de protection, hydratation obligatoire et vigilance accrue. La « journée continue », qui supprime la pause méridienne traditionnelle, est ainsi devenue un standard dans de nombreux secteurs. Reste à savoir si la France, avec ses propres traditions syndicales et son organisation du travail, pourra s’en inspirer sans heurts.
Vers une généralisation des « congés climatiques » ?
Parallèlement à ces ajustements horaires, le débat sur un éventuel « congé climatique » payé pour les journées de chaleur extrême gagne du terrain. Plusieurs collectivités locales espagnoles expérimentent d’ores et déjà des autorisations d’absence exceptionnelles lorsque les alertes météo atteignent leur niveau maximal. Le sujet devrait figurer parmi les points abordés lors de la mission d’étude du ministre français, même si la question divise encore employeurs et syndicats.
Le voyage d’automne de Jean‑Pierre Farandou illustre la prise de conscience croissante des pouvoirs publics face à l’impact du changement climatique sur le monde du travail. Alors que les vagues de chaleur s’intensifient et se prolongent, l’Espagne apparaît comme un laboratoire grandeur nature, dont les solutions – imparfaites mais éprouvées – pourraient bien inspirer ses voisins européens.