Le gouvernement s’apprête à modifier en profondeur le dispositif du cumul emploi-retraite à compter de 2027. L’objectif affiché est de simplifier les règles actuelles, jugées complexes. Mais cette réforme suscite une vive opposition de la part des directions des ressources humaines de plusieurs grandes entreprises françaises, qui y voient une décision préjudiciable à la fois pour les sociétés et pour l’économie dans son ensemble.
Un changement de logique radical
Aujourd’hui, le cumul emploi-retraite est soumis à des conditions qui mêlent l’âge du salarié, la durée d’assurance et le montant de la pension. Le nouveau texte prévoit de ne retenir qu’un seul critère : l’âge. Concrètement, à partir de 2027, tout retraité ayant atteint l’âge légal de départ pourra reprendre une activité professionnelle sans restriction, quel que soit son nombre de trimestres cotisés ou le niveau de sa retraite.
Si cette mesure est présentée comme un moyen de lutter contre la complexité administrative, elle est perçue par les DRH comme un bouleversement aux conséquences lourdes. Dans une lettre ouverte, six directeurs des ressources humaines de grands groupes — parmi lesquels figurent des entreprises du CAC 40 — ont exprimé leur opposition ferme. Ils qualifient la réforme « d’erreur économique majeure » et demandent au gouvernement de revoir sa copie.
Un risque de fuite des talents
Le principal grief des signataires concerne l’impact sur la gestion des compétences. De nombreuses entreprises comptent en effet sur des salariés partis à la retraite pour assurer des missions de transmission de savoir-faire, d’encadrement de projets ponctuels ou de soutien à des équipes jeunes. En supprimant toute condition autre que l’âge, le nouveau dispositif pourrait inciter les retraités à négocier leurs conditions de travail à la hausse, créant une concurrence sur les rémunérations et rendant plus difficile la fidélisation de ces profils.
Les DRH redoutent par ailleurs que cette réforme n’entraîne un « effet d’aubaine » pour les salariés qui, sans contrainte de durée d’assurance, choisiraient de liquider leur pension le plus tôt possible tout en conservant une activité rémunérée. Cela fragiliserait selon eux l’équilibre financier du système de retraite, alors même que l’allongement de la durée de cotisation est présenté comme une nécessité.
Une inquiétude sur le dialogue social
Au-delà des aspects économiques, les DRH soulignent que cette réforme pourrait compliquer les négociations salariales en entreprise. Si les retraités en activité peuvent prétendre à des rémunérations plus élevées sans plafond, cela risquerait de créer des tensions avec les salariés encore en activité, notamment ceux en fin de carrière. Cette situation pourrait, selon eux, nuire à la cohésion des équipes et alourdir le climat social.
Les signataires appellent donc les pouvoirs publics à engager une concertation approfondie avant l’entrée en vigueur du texte. Ils suggèrent de conserver un certain nombre de garde-fous, comme le plafonnement des revenus cumulés ou le maintien d’une condition de durée d’assurance pour certains métiers.
Un calendrier déjà fixé
Malgré ces critiques, le gouvernement n’a pour l’heure pas fait part d’une intention de modifier le calendrier. Le projet de loi portant cette réforme devrait être présenté en Conseil des ministres dans les prochains mois, pour une application en 2027. Les DRH espèrent que leurs alertes seront entendues d’ici là, afin d’éviter ce qu’ils considèrent comme une erreur stratégique pour l’emploi des seniors.