Les tensions entre la Russie et l’Arménie ont franchi un nouveau palier ces derniers jours, avec le rappel de l’ambassadeur russe à Erevan et une série de sanctions économiques décidées par Moscou. Le chef du gouvernement arménien, Nikol Pachinian, a opposé une fin de non-recevoir à la demande d’organiser sans délai un référendum sur le maintien de son pays au sein de l’Union économique eurasiatique (UEE) ou son adhésion à l’Union européenne (UE).
Rappel de l’ambassadeur et sommet sous tension
Le 30 mai, le ministère russe des Affaires étrangères a annoncé le rappel à Moscou de son ambassadeur en Arménie, Sergueï Kopyrkine, pour des consultations. La décision a été justifiée par « les mesures prises par la direction arménienne en faveur d’un rapprochement avec l’UE, qui compromettent la coopération au sein de l’UEE ». Cette annonce faisait suite à un sommet des dirigeants de l’Union eurasiatique qui s’est tenu le 29 mai à Astana, au Kazakhstan. Lors de cette réunion, les chefs d’État des pays membres – Russie, Biélorussie, Kazakhstan et Kirghizistan – ont adopté une déclaration commune enjoignant à l’Arménie d’organiser « dès que possible » une consultation populaire sur son appartenance à l’UE.
Le président russe, Vladimir Poutine, a alors déclaré qu’il était « impossible de concilier les deux » appartenances. Il a également établi un parallèle avec l’« ukraine scenario », rappelant que le conflit armé avec Kiev avait débuté après les velléités d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Une allusion perçue comme une menace à peine voilée par les observateurs.
Fin de non-recevoir de Pachinian
Le 1er juin, au cours d’un entretien téléphonique avec son homologue russe qui l’appelait pour lui souhaiter son anniversaire, Nikol Pachinian a rejeté l’exigence d’un référendum immédiat, qu’il a qualifiée de « déraisonnable ». Dans une adresse vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, il a expliqué que son gouvernement continuerait de fonctionner dans le cadre de l’UEE jusqu’à ce qu’un choix devienne « inévitable ». Selon lui, soumettre à référendum une option qui reste « théorique » tant que l’Arménie n’a pas officiellement déposé sa candidature à l’UE manque de « sens et de justification ». Il a décrit les relations avec la Russie comme étant dans une « phase de transformation ».
Sanctions économiques et accusations de l’UE
Parallèlement, Moscou a accru la pression économique. Le 1er juin, l’agence de sécurité sanitaire russe a suspendu les importations de poisson et de produits de la mer en provenance d’Arménie, invoquant des infractions sanitaires. Cette mesure touche un secteur clé : environ 30 % des exportations arméniennes de ces produits sont destinées au marché russe. Elle s’ajoute à des interdictions précédentes portant sur les fruits, légumes, fleurs, eaux minérales et alcools arméniens. Ces restrictions commerciales sont une pratique habituelle de Moscou à l’égard de ses partenaires jugés trop indépendants.
Bruxelles a accusé la Russie de chercher à asphyxier l’économie arménienne pour peser sur le scrutin législatif prévu le 7 juin. Les autorités européennes ont estimé que ces mesures visaient à influencer le résultat des élections.
Les dirigeants de l’UEE ont en outre demandé à leurs experts d’évaluer les « conséquences possibles d’une suspension » de la participation de l’Arménie à l’union douanière. Selon des déclarations officielles russes, une sortie de l’UEE pourrait entraîner une perte d’au moins 14 % du produit intérieur brut arménien, notamment en raison de l’arrêt potentiel des livraisons de gaz russe à prix réduit.
Un repositionnement stratégique accéléré
L’Arménie, longtemps alliée indéfectible de Moscou, s’éloigne progressivement de la Russie depuis la guerre de 2020 contre l’Azerbaïdjan, au cours de laquelle l’organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) – menée par la Russie – n’est pas intervenue. Ce sentiment de lâchage a été renforcé par l’offensive militaire azerbaïdjanaise de 2023 dans le Haut-Karabakh, qui a conduit à la dissolution de la république autoproclamée et à l’exode de la population arménienne.
Depuis lors, Erevan a multiplié les gestes d’ouverture vers l’Occident. En mai, l’Arménie a accueilli pour la première fois un sommet officiel avec l’UE, en présence du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Le président français, Emmanuel Macron, a également effectué une visite d’État remarquée. Un incident, où une vidéo montrait M. Macron chantant tandis que M. Pachinian jouait de la batterie, a provoqué de vives critiques du Kremlin.
Des élections sous haute tension
La crise diplomatique intervient à moins d’une semaine des élections législatives arméniennes. Le gouvernement de Nikol Pachinian, qui mène une politique de diversification des partenariats étrangers, est confronté à une opposition qui critique à la fois sa gestion du conflit du Haut-Karabakh et sa dérive pro-occidentale jugée risquée. Les pressions russes pourraient renforcer les partisans d’un maintien des liens traditionnels avec Moscou, tout en galvanisant les électeurs favorables à un ancrage européen.
Dans ce contexte, Moscou semble vouloir un signal clair de la part d’Erevan avant toute normalisation. Le refus d’un référendum immédiat risque d’accentuer encore la détérioration des relations bilatérales, sans que l’Arménie ne soit prête à franchir le pas d’une candidature formelle à l’UE.