Alors que plusieurs incendies ravagent déjà le sud de la France et que le pays subit une nouvelle canicule, l’Observatoire des forêts françaises vient de rendre publics ses indicateurs de gestion durable, actualisés tous les cinq ans. Le bilan, rendu public le 1er juillet, dresse un portrait contrasté de la forêt métropolitaine et corse : après un siècle et demi d’expansion continue, des signaux de fragilité se multiplient.
La superficie boisée a continué de croître pour atteindre plus de 17 millions d’hectares, soit 31 % du territoire. En quarante ans, la surface forestière a progressé de 21 %, soit l’équivalent de la superficie de la Belgique. Le volume de bois sur pied a lui aussi augmenté de 63 %, pour s’établir à 2,8 milliards de mètres cubes. Les arbres sont en moyenne plus gros et stockent davantage de carbone : entre 2015 et 2020, les forêts et les produits bois ont séquestré 47,4 millions de tonnes de CO₂ par an. Par ailleurs, l’usage du bois en substitution d’autres matériaux a permis d’éviter chaque année plus de 19 millions de tonnes de CO₂.
Un ralentissement inquiétant du renouvellement
Pourtant, ces indicateurs positifs occultent un phénomène préoccupant. Depuis quelques années, le stock de bois à l’hectare se stabilise. Si les gros bois progressent encore, les bois de plus petite taille et les jeunes arbres stagnent depuis quinze à vingt ans. « C’est un point d’attention pour le renouvellement forestier », souligne Mathieu Dassot, ingénieur à l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). Les sécheresses répétées augmentent les pertes dans les nouvelles plantations, tandis que la surpopulation d’ongulés, qui se nourrissent des jeunes plants, aggrave la difficulté.
Le phénomène le plus frappant concerne la baisse de la capacité de séquestration du carbone. Alors même que la forêt continue de stocker du CO₂, cette capacité a chuté de 30 % en seulement quatre ans. Le changement climatique réduit l’accroissement des arbres de 4 %, et la proportion d’arbres défoliés – ayant perdu une partie ou la totalité de leurs feuilles – a fortement augmenté au cours des trois dernières décennies, avec une accélération marquée sur la dernière décennie : de 2 % à 15 % pour les feuillus, et de 2 % à 6 % pour les résineux.
Une richesse économique sous tension
La forêt française représente également un enjeu économique important. En 2023, la valeur totale du bois récolté est estimée à 3,6 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 700 millions d’euros pour les autres produits forestiers (gibier, champignons, miel, sapins de Noël). L’ensemble de la filière bois – sylviculture, transformation, industrie papetière – contribue à 0,6 % du produit intérieur brut et emploie 200 000 personnes en direct, même si ce chiffre a reculé de 5 % depuis 2018. S’y ajoutent des services non marchands, comme la purification de l’eau et de l’air, la protection contre l’érosion et les avalanches, ou encore les loisirs.
Ces données actualisées confirment que, malgré des signes positifs à long terme, la forêt française subit de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique. La tendance à la baisse de la séquestration du carbone interroge directement la capacité de la forêt à remplir son rôle de puits dans la stratégie climatique nationale. Les experts appellent à une adaptation des pratiques de gestion forestière pour faire face à ce « point de bascule » désormais engagé.