La forêt française, longtemps considérée comme un allié naturel dans la lutte contre le réchauffement, envoie des signaux d’alerte de plus en plus nets. Les indicateurs de gestion durable actualisés par l’Observatoire des forêts et rendus publics le 1er juillet dressent un tableau préoccupant : le puits de carbone forestier s’érode rapidement, tandis que la mortalité des arbres s’accélère sous l’effet du changement climatique. Ces données viennent étayer les mises en garde répétées de l’ONG Canopée, qui dénonce depuis plusieurs semaines ce qu’elle qualifie de « sacrifice » du puits de carbone dans la politique climatique française.

Un puits de carbone en perte de vitesse

Entre 2015 et 2020, les forêts métropolitaines et corses, ainsi que les produits bois, ont absorbé en moyenne 47,4 millions de tonnes de CO₂ par an. Mais ce chiffre est déjà ancien : depuis, la capacité de séquestration a chuté de 30 % en seulement quatre ans, selon les nouveaux indicateurs. Parallèlement, la mortalité des arbres a bondi de 125 % sur la dernière décennie. Des essences entières, comme les sapins du Morvan décimés par le scolyte, illustrent une fragilité croissante. « Le changement climatique a désormais la main », résume sobrement le rapport.

Le volume de bois sur pied continue certes d’augmenter – il atteint 2,8 milliards de m³, en hausse de 63 % en quarante ans – mais le stock à l’hectare se stabilise. Les arbres de petit diamètre, signe d’un renouvellement récent, stagnent depuis quinze à vingt ans. « Un point d’attention pour le renouvellement forestier », alerte Mathieu Dassot, ingénieur à l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN).

Des causes multiples et interconnectées

Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation. Les sécheresses à répétition, amplifiées par le réchauffement, augmentent le taux d’échec des plantations. Les populations d’ongulés, en surnombre, détruisent les jeunes plants. La proportion d’arbres défoliés – ayant perdu tout ou partie de leurs feuilles – a fortement progressé : de 2 % à 15 % pour les feuillus et de 2 % à 6 % pour les résineux en trente ans, avec une nette accélération durant la dernière décennie. Le changement climatique ampute désormais l’accroissement naturel des forêts de 4 %.

Pourtant, la surface boisée ne cesse de s’étendre. Elle couvre aujourd’hui plus de 17 millions d’hectares, soit 31 % du territoire, et a gagné l’équivalent de la superficie de la Belgique en quarante ans. Mais cette expansion ne compense plus les pertes de qualité et de capacité de stockage.

Un poids économique réel, mais des emplois en baisse

La forêt française conserve une importance économique non négligeable. En 2023, la valeur totale du bois récolté est estimée à 3,6 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 700 millions pour les autres produits (gibier, champignons, miel, sapins de Noël). La filière bois – sylviculture, transformation, papeterie – représente 0,6 % du produit intérieur brut et emploie directement 200 000 personnes, un chiffre en recul de 5 % depuis 2018. Les services non marchands rendus par les forêts (purification de l’eau et de l’air, protection contre l’érosion, loisirs) ne sont pas comptabilisés dans ce bilan.

Un enjeu climatique immédiat

Alors que la France prépare la prochaine révision de sa stratégie bas-carbone, ces indicateurs officiels confirment que le puits de carbone forestier – censé compenser une partie des émissions nationales – est en train de se réduire. L’ONG Canopée, qui a saisi le Conseil d’État sur ce sujet, estime que le gouvernement mise trop sur la compensation forestière sans garantir la santé des forêts. Les nouveaux chiffres de l’Observatoire ne font que renforcer cette critique. L’enjeu est désormais de savoir si les politiques de gestion et de protection permettront d’inverser la tendance avant que le point de bascule ne soit définitivement franchi.