Le conflit en cours avec l'Iran, et le blocage prolongé du détroit d'Ormuz qui en résulte, pousse de nombreux États à revoir en profondeur leur stratégie énergétique. Ce bouleversement sans précédent contraint gouvernements et entreprises à privilégier les ressources locales, quitte à en supporter des coûts plus élevés à court terme. Plusieurs analystes qualifient cette tendance d'« ère de l'énergie d'abord pour soi ».
Une multitude de réactions nationales
Les signes de ce repli stratégique sont visibles sur tous les continents. La Guyana, producteur pétrolier sud-américain à la croissance rapide mais qui a connu des pénuries de carburant au printemps, étudie la construction de sa première raffinerie. L'Indonésie, de son côté, accélère ses projets d'énergie solaire. D'autres nations asiatiques, en attendant, se tournent vers le charbon pour combler leurs besoins. En Europe, la Belgique tente de nationaliser sa filière nucléaire.
Les particuliers ne sont pas en reste. L'achat de véhicules électriques et l'installation de panneaux solaires sur les toits connaissent un essor considérable, afin de se prémunir contre la hausse des prix des carburants et de l'électricité. Aux Philippines, pays particulièrement touché par les frappes américano-israéliennes contre l'Iran, les importations de voitures électriques et d'équipements solaires en provenance de Chine ont atteint des niveaux records.
L'exemple philippin : le solaire comme bouée de sauvetage
Le marché philippin illustre cette mutation accélérée. Le pays, qui dépendait en 2024 des pays du Golfe pour environ un quart de son pétrole et de son gaz naturel importés, voit dans les énergies renouvelables une solution d'avenir. En mars, la valeur des équipements solaires chinois exportés vers l'archipel a culminé à près de 300 millions de dollars, soit plus du double du record mensuel précédent, avant l'expiration d'un crédit d'impôt chinois le 1er avril. Les ventes ont ensuite baissé en avril, mais sont restées à des niveaux élevés. Dans le même temps, la valeur des véhicules électriques chinois vendus aux Philippines a atteint un nouveau sommet.
Mike de Guzman, président de Solaric, un installateur de panneaux solaires basé près de Manille, indique que sa société installe désormais environ deux fois plus de systèmes chaque mois qu'avant le début du conflit. Il précise ne pas parvenir à satisfaire la demande. « Le solaire n'est plus perçu comme un gadget ou un jouet, mais comme un moyen de survivre à cette nouvelle ère », explique-t-il. La majeure partie de son matériel, panneaux et batteries, provient de Chine. Mais contrairement au pétrole ou au gaz, qui nécessitent un approvisionnement continu, les panneaux solaires ont une durée de vie de plusieurs décennies, ce qui atténue les risques liés à cette dépendance.
Une dépendance mondiale difficile à résorber
Pour autant, les capacités d'action des États et des entreprises restent limitées. Le système énergétique mondial s'est construit sur la spécialisation et les échanges, parce qu'il est moins coûteux pour chaque pays de se concentrer sur les ressources qu'il possède et les technologies qu'il maîtrise, puis d'importer le reste. Même les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole et de gaz, ne sont pas véritablement indépendants sur le plan énergétique : ils achètent du pétrole brut au Canada, au Mexique et au Venezuela, tout en vendant leur propre production au reste du monde.
Néanmoins, chaque gallon d'essence ou kilowattheure d'électricité produit localement constitue un rempart supplémentaire en cas de nouveau conflit ou de perturbation des routes maritimes.
Une transformation durable ?
L'ampleur et la pérennité de ces réformes dépendront en grande partie de la durée de la guerre avec l'Iran. Si le conflit s'achève rapidement, les souvenirs des prix élevés et des pénuries pourraient s'estomper. Les chocs pétroliers des années 1970 avaient entraîné une hausse des prix des carburants pendant plus d'une décennie, remodelant les systèmes énergétiques mondiaux : investissements dans le nucléaire, efficacité énergétique et coopération internationale, notamment via la création de stocks stratégiques de pétrole. En revanche, la guerre du Golfe de 1991 n'avait provoqué qu'une hausse des prix d'environ six mois, sans modifier durablement la carte énergétique mondiale.
Plusieurs éléments laissent penser que ce conflit avec l'Iran pourrait laisser une empreinte plus profonde. Il a supprimé une offre plus importante que toute crise antérieure. Les alternatives au pétrole et au gaz sont aujourd'hui bien plus nombreuses que par le passé. Enfin, cette crise survient après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, ce qui rend les leçons plus susceptibles de perdurer, selon David Goldwyn, ancien diplomate américain et haut fonctionnaire au département de l'Énergie. « Une telle concentration de crises en si peu de temps oblige les pays à repenser leurs stratégies de sécurité énergétique, pour des raisons économiques et de sécurité nationale », affirme-t-il.
L'Indonésie voisine fait également du solaire une priorité nationale. Le président du pays a affirmé sa volonté de supprimer la dépendance aux carburants importés et d'économiser de précieuses réserves de change. En Europe, la Belgique cherche à nationaliser ses actifs nucléaires. Partout, la leçon semble la même : dans un monde instable, la capacité à compter sur ses propres forces énergétiques devient un impératif stratégique.