La fermeture du détroit d'Ormuz, qui dure depuis plusieurs mois, confronte les nations importantes d'énergie à une réalité coûteuse : la dépendance aux importations expose à des risques géopolitiques majeurs. Cette situation, analysée par des experts économiques et énergétiques, pousse gouvernements et entreprises à privilégier les ressources domestiques, même si cela implique des investissements initiaux plus élevés. Ce mouvement a été qualifié d'« énergie avant tout » ou « me-first energy ».
Des initiatives variées à travers le monde
Les réponses sont multiples et contrastées. La Guyana, producteur pétrolier sud-américain en forte croissance qui a connu des pénuries de carburant au printemps, étudie la construction de sa première raffinerie. L'Indonésie accélère ses plans pour développer massivement l'énergie solaire. Plusieurs pays asiatiques ont temporairement accru leur recours au charbon pour combler les déficits. En Europe, la Belgique tente de nationaliser son secteur nucléaire.
Les particuliers ne sont pas en reste. Aux Philippines, pays particulièrement touché après les frappes américano-israéliennes contre l'Iran, les importations de voitures électriques et d'équipements solaires en provenance de Chine ont atteint des niveaux records. Selon un groupe de recherche londonien, la valeur des exportations chinoises de panneaux solaires vers les Philippines a bondi à près de 300 millions de dollars en mars, soit plus du double du record mensuel précédent, avant l'expiration d'une remise fiscale chinoise le 1er avril.
L'exemple philippin
Mike de Guzman, président de Solaric, un installateur de panneaux solaires basé près de Manille, indique que son entreprise installe désormais environ deux fois plus de systèmes chaque mois qu'avant le conflit, sans parvenir à satisfaire la demande. « Le solaire n'est plus perçu comme un gadget ou un jouet, mais comme un moyen de survivre à cette nouvelle ère », explique-t-il. Solaric s'approvisionne principalement en batteries et panneaux auprès de la Chine. Contrairement au pétrole ou au gaz, qui nécessitent un approvisionnement constant, ces équipements ont une durée de vie de plusieurs décennies, ce qui atténue les risques de dépendance.
Cette croissance semble portée autant par des décisions individuelles que par les politiques publiques. Les Philippines ne subventionnent pas les prix de l'électricité, qui étaient, selon l'organisme Ember, les plus élevés d'Asie du Sud-Est pour les clients résidentiels. L'Indonésie voisine fait également du solaire une priorité nationale, son président déclarant vouloir « éliminer la dépendance au carburant importé et économiser de précieuses réserves de change ».
Un système mondial sous tension
Malgré ces efforts, les limites d'une autarcie énergétique apparaissent clairement. Le système énergétique mondial repose sur des échanges complexes, car il est généralement moins coûteux pour chaque pays de se spécialiser dans les ressources et technologies qu'il maîtrise, et d'importer le reste. Même les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole et de gaz, ne sont pas véritablement indépendants : ils achètent du brut au Canada, au Mexique et au Venezuela tout en exportant leur propre production. Sarah Ladislaw, directrice fondatrice du New Energy Industrial Strategy Center et ancienne conseillère de l'administration Biden, estime que « les pays disposeront d'un mélange beaucoup plus robuste de ce qu'ils produisent sur leur territoire et porteront un regard beaucoup plus prudent sur la manière dont ils créent des relations commerciales ».
Quel impact durable ?
L'ampleur des réformes dépendra en partie de la durée du conflit. Les chocs pétroliers des années 1970 ont maintenu les prix élevés pendant plus d'une décennie et ont remodelé les systèmes énergétiques mondiaux, avec des investissements dans le nucléaire, l'efficacité et la coopération internationale. En revanche, la hausse des prix autour de la guerre du Golfe de 1991 n'a duré qu'environ six mois, sans transformation durable, selon Claudio Galimberti, économiste en chef de Rystad Energy.
Plusieurs éléments suggèrent que la guerre contre l'Iran pourrait avoir un impact plus marqué. Elle a supprimé davantage d'approvisionnement que toute crise antérieure, les alternatives au pétrole et au gaz sont aujourd'hui plus nombreuses, et ce choc survient après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. David Goldwyn, ancien diplomate et haut responsable du département de l'Énergie américain, souligne que « autant de crises en si peu de temps obligent les pays à repenser leurs stratégies de sécurité énergétique pour des raisons économiques et de sécurité nationale ».
Chaque litre d'essence ou kilowatt-heure d'électricité produit localement constitue ainsi un rempart supplémentaire face aux conflits ou aux perturbations des routes maritimes. Les pays conserveront probablement un mix plus diversifié et une attention accrue à la fiabilité de leurs partenaires commerciaux, quel que soit le dénouement du conflit iranien.