Né d'un post sur le réseau social X le 16 mai dernier, le « Cockroach Janta Party » (CJP) a rapidement transcendé le statut de simple blague pour devenir un mouvement politique numérique d'ampleur en Inde. Son fondateur, Abhijeet Dipke, un étudiant indien de 30 ans titulaire d'un master en relations publiques de l'université de Boston, a capitalisé sur l'indignation provoquée par les propos du juge en chef Surya Kant. Ce dernier avait comparé les jeunes chômeurs indiens à des « parasites » et des « cafards », les accusant de se plaindre sur les réseaux sociaux et de devenir des activistes critiques envers le système.

Un ras-le-bol générationnel face au chômage

Le mouvement est porté par un profond sentiment de déclassement parmi les jeunes Indiens. Selon une enquête officielle sur la main-d'œuvre, le taux de chômage des 15-29 ans — qui constituent plus d'un quart de la population indienne — avoisinait les 10 % en 2025, un chiffre bien supérieur au taux national de 3 %. La compétition pour l'emploi est féroce, tant dans le privé que dans le public. En 2022, 10 millions de personnes avaient postulé pour 35 000 postes vacants aux chemins de fer indiens, une entreprise d'État. Des témoignages recueillis illustrent ce désarroi : un jeune diplômé de 22 ans travaillant comme livreur à Delhi pour la plateforme Swiggy confie ne pas exercer ce métier par choix. « Qui obtient un emploi ? Personne. Nous allons tous finir livreurs », déclare-t-il.

De l'insulte à l'emblème de fierté

Abhijeet Dipke, qui s'est dit poussé par son incrédulité et sa déception face aux commentaires du juge, a lancé le CJP comme une plaisanterie. Le site web du mouvement, construit en deux heures avec l'aide de l'intelligence artificielle et d'amis, proclame que son objectif est de créer un mouvement pour les jeunes « qui se font constamment traiter de paresseux, d'accros aux écrans et, plus récemment, de cafards ». Des dizaines de millions de personnes ont rejoint le mouvement, adoptant l'insulte comme un insigne de fierté, au point que certains comptes du CJP ont rapidement cumulé plus d'abonnés que les grands partis politiques indiens sur les réseaux sociaux. Le parti revendique désormais plus d'un million de membres enregistrés. « Il y a ce sentiment sous-jacent chez eux que le système politique actuel ne se soucie pas d'eux, que ce soit le parti au pouvoir ou l'opposition », explique M. Dipke, qui réside actuellement aux États-Unis.

Première action : une pétition contre le ministre de l'Éducation

Le CJP a choisi comme première action concrète le lancement d'une pétition en ligne réclamant la démission du ministre indien de l'Éducation, Dharmendra Pradhan. Cette initiative fait suite à l'annulation des résultats du plus grand examen d'entrée aux écoles de médecine, organisé le 3 mai, en raison d'allégations de fuite. Plus de deux millions d'étudiants avaient passé cette épreuve. Les autorités ont ordonné la tenue d'un nouvel examen. À la date du 28 mai, la pétition avait recueilli près de 800 000 signatures sur un objectif d'un million, selon le site du CJP. Le ministre Pradhan a indiqué que le gouvernement s'engageait à corriger le système.

Réaction des autorités et répression

Le mouvement a déjà suscité une réponse des autorités indiennes. La semaine dernière, des responsables gouvernementaux ont ordonné à la plateforme X de bloquer le compte du « Cockroach Janta Party », invoquant une menace pour la sécurité nationale, selon des informations de la presse indienne. En vertu de la loi indienne, les entreprises de médias sociaux opérant dans le pays doivent supprimer les contenus susceptibles de présenter un risque pour la sécurité nationale. Abhijeet Dipke a qualifié cette décision de « ridicule » mais a appelé ses partisans à n'organiser que des protestations pacifiques. Un nouveau compte intitulé « Cockroach is Back » a été créé et reste actif.

Un mouvement indépendant

Bien qu'Abhijeet Dipke ait auparavant été bénévole pour l'Aam Aadmi Party, un parti politique à l'agenda anti-corruption, il affirme que le CJP restera indépendant. Il précise que le nom du parti conservera le mot « cafard », rappelant que cet insecte, source de dégoût pour beaucoup, est aussi presque indestructible. « Ce qui leur a été lancé comme une insulte, ils le portent désormais avec fierté », déclare-t-il à propos des membres du CJP. Le mouvement satirique est parfois comparé aux révoltes étudiantes qui ont ébranlé les gouvernements du Bangladesh et du Népal, bien que le contexte indien reste celui d'une contestation pacifique.