Au moins trois manifestants ont été tués par balles lors d’une nouvelle journée de protestation à Nanyuki, près de la base aérienne de Laikipia, où les États-Unis installent une unité de quarantaine destinée à accueillir leurs ressortissants exposés au virus Ebola. Selon la Commission kényane des droits de l’homme (Kenya Human Rights Commission), les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes et ouvert le feu pour disperser la foule. La police kényane n’avait pas répondu aux sollicitations mardi.
Le projet américain prévoit la construction d’un centre de 50 lits – extensible à 250 selon des sources officielles américaines – exclusivement réservé aux citoyens des États-Unis qui auraient été en contact avec le virus en République démocratique du Congo, où une épidémie a été déclarée par l’Organisation mondiale de la santé. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avait annoncé fin mai qu’aucun patient infecté ne serait autorisé à entrer sur le sol américain et que les personnes exposées seraient transférées au Kenya. L’administration Trump a déployé environ 300 militaires depuis Djibouti, l’Europe et les États-Unis pour monter les tentes et installer les équipements médicaux spécialisés sur la base de Laikipia, selon un responsable américain ayant requis l’anonymat.
Colère contre un accord opaque
Cette décision suscite une vive colère au Kenya. Le syndicat des médecins, pharmaciens et dentistes kényans a dénoncé une « volonté apparente du gouvernement d’échanger la biosécurité nationale et la vie de ses citoyens contre de l’aide étrangère ». Les critiques reprochent au président William Ruto d’avoir cédé aux intérêts américains en acceptant que des malades potentiels soient accueillis sur le territoire kényan alors qu’ils sont interdits d’entrée aux États-Unis, et sans que les Kényans puissent bénéficier des soins de cette unité.
L’accord entre Nairobi et Washington n’a pas été rendu public. La Haute Cour kényane en a suspendu l’application le 29 mai après un recours de l’organisation de la société civile Katiba Institute, et a ordonné au gouvernement de divulguer les termes du contrat d’ici mardi. Une nouvelle audience est prévue le 23 juin. Malgré cette suspension judiciaire, les travaux se sont poursuivis sur le site, le gouvernement kényan n’ayant pas notifié son opposition aux militaires américains. « Le Kenya a des tribunaux indépendants et ils doivent être respectés », a déclaré Nora Mbagathi, directrice exécutive du Katiba Institute, qui envisage de demander une procédure pour outrage au tribunal.
Réactions d’experts et de responsables
L’ancien juge en chef du Kenya, Willy Mutunga, a estimé que le non-respect de la décision de justice constituait une violation de la Constitution et illustrait « l’hypocrisie occidentale ». « L’Occident pontifie constamment sur la démocratie et l’État de droit, mais ce qui m’agace, c’est qu’ils trouvent aussi notre loi suprême gênante », a-t-il déclaré.
Aux États-Unis, des experts en santé publique ont également critiqué le choix de ne pas rapatrier les patients américains pour les traiter sur le sol national. Le docteur Mehmet Oz, haut responsable fédéral de la santé, a déclaré la semaine dernière que le département d’État « pourrait trouver un accord avec le Kenya », sans plus de précisions. L’ambassade des États-Unis à Nairobi a diffusé un communiqué sans mentionner l’admission des Kényans dans l’unité.
Les manifestants, qui arboraient des cercueils factices, ont affronté les forces de l’ordre dans les rues de Nanyuki. Les images satellite montrent déjà un hôpital de campagne installé sur la base aérienne. Alors que le Kenya n’a jamais enregistré de cas de maladie à virus Ebola, cette crise diplomatique et sanitaire ravive les tensions autour de la souveraineté nationale et des relations avec Washington.