La justice kényane a suspendu, ce vendredi 29 mai, le projet du gouvernement américain visant à ouvrir sur le sol africain un centre de quarantaine et de traitement pour ses ressortissants exposés au virus Ebola. La mesure, prise en référé par la Haute Cour de Nairobi, intervient au lendemain de l’annonce par des responsables américains de la mise en service imminente de l’installation, prévue pour le même jour.
La juge Patricia Nyaundi a interdit à toutes les autorités et agences gouvernementales « d’établir, d’exploiter, de faciliter, d’approuver ou de permettre » un centre de quarantaine, d’isolement ou de traitement lié au virus Ebola dans le cadre d’un arrangement avec les États-Unis ou tout autre gouvernement étranger. L’ordonnance, obtenue par l’organisation de défense des droits Katiba Institute, a également écarté toute admission au Kenya de personnes exposées ou infectées dans le cadre du dispositif projeté.
La fondation Katiba Institute, à l’origine du recours, a dénoncé une procédure menée « dans le secret et unilatéralement », estimant qu’elle expose le pays à des « risques graves et imminents » pour la santé publique. L’organisation a souligné que le projet « soulève de graves préoccupations constitutionnelles » concernant les droits à la vie, à la santé, à une action administrative équitable, à la participation du public et au contrôle parlementaire. Les arguments présentés au tribunal ont conduit le juge à considérer que l’intérêt public justifiait le prononcé de mesures provisoires dans l’attente d’une audience au fond, fixée au mardi suivant.
Selon des informations communiquées par des responsables américains à plusieurs médias internationaux, l’installation projetée aurait dû disposer de 50 lits et être située sur la base aérienne de Laikipia, à environ 200 kilomètres au nord de Nairobi. Le centre devait être opéré par des membres de la Commissioned Corps du service de santé publique américain, notamment du personnel ayant participé à la réponse à l’épidémie d’Ebola de 2014 en Afrique de l’Ouest. Un responsable américain a précisé que « le premier groupe a été déployé », que ces personnels avaient reçu une formation approfondie à l’utilisation des équipements de protection individuelle et aux techniques de quarantaine, et que l’objectif était de pouvoir prendre en charge les citoyens américains si nécessaire. Le choix du Kenya, selon ce responsable, était motivé par « sa proximité avec le foyer de l’épidémie et la nécessité que les Américains soient traités en temps utile ».
Le projet a suscité une vive opposition de la part des syndicats de médecins kényans. Le Kenya Medical Practitioners, Pharmacists and Dentists Union (KMPDU) a accusé le gouvernement de mener des « négociations de couloir » et exigé la publication immédiate de tout accord bilatéral lié au projet. Dans un communiqué, l’organisation s’est dite « totalement écœurée » par ce qu’elle décrit comme une disposition du gouvernement à « échanger la biosécurité nationale et la vie des citoyens contre l’aide étrangère ». Le secrétaire général du syndicat, Davji Bhimji Atellah, a déclaré que le Kenya ne serait pas « traité comme une colonie de confinement pour un agent pathogène mortel que nous n’avons pas produit ». Il a également rejeté l’idée d’un « modèle de soins de santé discriminatoire sur le sol kényan ». Le syndicat a donné au gouvernement un ultimatum de 48 heures pour divulguer les détails des négociations, sous peine de déclencher une grève nationale.
Le barreau du Kenya (Law Society of Kenya) a également saisi la justice pour demander l’annulation de tout accord signé, invoquant les risques sanitaires et l’absence de participation du public. L’organisation a averti que le pays ne dispose pas « des infrastructures de confinement de haut niveau nécessaires à la gestion sûre d’une telle installation », ce qui exposerait la population à des risques sanitaires graves.
Le gouvernement kényan n’a pas officiellement confirmé l’existence d’un accord formel avec les États-Unis sur ce projet. Le président William Ruto, après avoir rencontré des diplomates étrangers à Nairobi, a déclaré que « l’importance de la coopération et la nécessité d’éviter l’isolationnisme » avaient été convenues, car « les menaces pour la santé publique ne respectent pas les frontières et nécessitent une action régionale et mondiale coordonnée ». Il a ajouté que le Kenya continuerait d’agir « de manière transparente, responsable et décisive » pour protéger les vies tout en contribuant à la sécurité sanitaire régionale et mondiale, sans mentionner explicitement le projet de centre de quarantaine.
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’est entretenu téléphoniquement avec le président Ruto ce même jour. Un porte-parole de M. Rubio a indiqué que Washington entendait allouer 13,5 millions de dollars à la préparation du Kenya à l’épidémie d’Ebola, dans le cadre d’un engagement américain plus large de 112 millions de dollars pour la réponse régionale.
L’épidémie actuelle de la souche Bundibugyo du virus Ebola est centrée dans la province de l’Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, une zone en proie à des conflits armés depuis des décennies. Selon les autorités congolaises, plus de 1 000 cas suspects et au moins 220 décès ont été recensés depuis l’annonce de l’épidémie le 15 mai. L’Organisation mondiale de la santé estime que le nombre réel de cas pourrait être nettement plus élevé, le virus s’étant propagé sans être détecté pendant plusieurs semaines. L’Ouganda a également confirmé sept cas et un décès liés à l’épidémie. Le Kenya, qui ne compte aucun cas à ce jour, est le hub logistique régional pour la réponse humanitaire.
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a appelé le 27 mai à un cessez-le-feu en République démocratique du Congo pour permettre la lutte contre l’épidémie, qualifiant la région de l’Est du pays de « collision catastrophique entre la maladie et le conflit ».