Le constructeur automobile et motocycliste autrichien KTM fait l'objet de sérieuses accusations concernant ses modèles Enduro. Selon des investigations récentes menées par des organismes de contrôle technique indépendants, plusieurs motos de la marque seraient équipées d'un logiciel capable de détecter les cycles d'essai réglementaires et de modifier temporairement les paramètres moteur afin de respecter les seuils légaux de pollution, pour ensuite les rétablir à un niveau bien plus élevé une fois la machine sur route ou sur piste.
Cette pratique, qui n'est pas sans rappeler le scandale des « logiciels truqueurs » qui avait éclaboussé l'industrie automobile il y a quelques années, consisterait à intégrer dans le calculateur moteur un algorithme activant un mode « réduit » — abaissant la puissance et optimisant le mélange air-carburant — exclusivement pendant les plages de test standardisées. Hors de ces fenêtres, le moteur fonctionnerait selon une cartographie « agressive », délivrant une puissance accrue mais générant des quantités d'oxydes d'azote (NOx) et de particules fines largement supérieures aux limites autorisées.
Des tests en conditions réelles, réalisés par des laboratoires mandatés par des associations de défense de l'environnement, auraient mis en évidence des émissions de NOx jusqu'à plusieurs dizaines de fois supérieures aux valeurs homologuées. Les relevés, effectués sur plusieurs exemplaires des gammes 250, 350 et 450 cm³ des séries EXC et XC-W, montreraient un écart systématique entre les performances environnementales annoncées et les rejets effectifs mesurés lors de roulages en conditions normales d'utilisation.
Un système de détection sophistiqué
Le dispositif logiciel incriminé serait particulièrement élaboré. Il serait capable d'analyser en temps réel une combinaison de paramètres — vitesse, régime moteur, position du papillon des gaz, température du liquide de refroidissement, pression atmosphérique — afin de déterminer avec précision si la moto se trouve dans un cycle d'homologation. Lorsque c'est le cas, le calculateur basculerait vers une cartographie « propre », conforme aux normes Euro. Dans le cas contraire, il appliquerait une cartographie « performance », qui privilégie la puissance au détriment de la dépollution.
Cette technique est similaire à ce que les spécialistes appellent un « dispositif d'invalidation » ou « defeat device ». La réglementation européenne sur les véhicules à moteur (UE 2016/1628) interdit formellement tout dispositif qui réduit l'efficacité des systèmes de contrôle des émissions dans des conditions normales d'utilisation, sauf justification de protection du moteur.
Des implications juridiques et commerciales
Les autorités de surveillance du marché, notamment en Allemagne (KBA) et en Autriche, auraient été saisies de ces éléments. Des enquêtes préliminaires seraient en cours pour vérifier la conformité des modèles concernés. Si les faits étaient confirmés, KTM s'exposerait à des sanctions financières potentiellement lourdes, ainsi qu'à des obligations de rappel et de mise à jour logicielle pour l'ensemble des véhicules concernés.
Du côté de la clientèle, cette révélation pourrait également avoir des répercussions. De nombreux propriétaires de motos de compétition ou de loisirs pourraient se retrouver dans l'incertitude : leur machine, telle que conçue d'usine, ne respecte pas les normes antipollution promues par le constructeur. Par ailleurs, les clubs et organisateurs de compétitions tout-terrain, souvent situés en zones naturelles sensibles, pourraient être confrontés à une pression accrue des autorités locales pour contrôler les niveaux de pollution sonore et atmosphérique des engins engagés.
Des précédents dans l'industrie
Le secteur des deux-roues motorisés n'est pas un inconnu des accusations de ce type. Déjà, en 2020, la Commission européenne avait ouvert une enquête sur plusieurs constructeurs de motos et de scooters européens, les soupçonnant d'avoir recours à des « logiciels de triche » analogues. Certains avaient alors accepté de payer des amendes et de modifier leurs logiciels, sans pour autant reconnaître les faits.
Aujourd'hui, les regards se tournent vers KTM. Le constructeur, qui se présente comme un champion de l'innovation technologique et du respect environnemental dans le monde du tout-terrain, pourrait voir son image de marque sérieusement ternie si les preuves s'accumulaient. Aucune communication officielle n'a encore été publiée par KTM sur le sujet.
Les associations environnementales, de leur côté, réclament une transparence totale et des contrôles indépendants sur tous les modèles de la marque, ainsi que sur l'ensemble du parc de motos tout-terrain vendu en Europe. Elles demandent également que les autorités compétentes procèdent à des mesures aléatoires sur des véhicules achetés dans le commerce, afin de vérifier la conformité réelle des véhicules commercialisés.
Un enjeu de santé publique
Au-delà de la simple conformité réglementaire, le débat soulève une question de santé publique. Les motos tout-terrain sont souvent utilisées dans des environnements forestiers, montagnards ou ruraux, où la qualité de l'air est généralement bonne. Pourtant, les rejets d'oxydes d'azote et de particules fines issus de ces moteurs à essence, particulièrement en mode « débridé », peuvent contribuer de manière significative à la dégradation de la qualité de l'air local. Des études sanitaires menées dans plusieurs régions alpines ont montré une corrélation entre la fréquentation des sentiers par des véhicules à moteur et des taux élevés de particules fines en période estivale.
L'affaire KTM intervient dans un contexte de durcissement progressif des normes antipollution pour les engins mobiles non routiers (NRMM), dont les motos tout-terrain font partie. La réglementation Stage V, entrée en vigueur en 2019, impose des limites très strictes pour les NOx et les particules, notamment pour les moteurs de faible cylindrée. Les méthodes de contrôle et de répression des fraudes sont elles aussi renforcées.
L'instruction du dossier par les autorités compétentes pourrait prendre plusieurs mois. En attendant, les utilisateurs de motos KTM Enduro sont invités, par les associations de consommateurs, à se renseigner sur les éventuelles mises à jour logicielles proposées par le constructeur et à vérifier la conformité de leur véhicule, même acquis d'occasion.