L'Europe occidentale subit depuis quelques jours sa deuxième canicule exceptionnelle en l'espace d'un mois, avec des températures dépassant les 35°C dans plusieurs pays. Le Royaume-Uni a enregistré jeudi 96 °F (environ 35,6 °C), soit le jour de juin le plus chaud jamais mesuré dans le pays. La France, l'Italie et l'Espagne ont émis des alertes rouges sur une large partie de leur territoire. Cet épisode s'inscrit dans une tendance de fond : depuis le milieu des années 1990, l'Europe se réchauffe plus rapidement que n'importe quel autre continent.

D'après le service climatologique Copernicus de l'Union européenne, les températures moyennes y ont augmenté d'environ 0,56 °C par décennie — soit plus du double du rythme mondial. L'écart avec l'ère préindustrielle (1850-1900) est aujourd'hui de 2,4 °C pour l'Europe, contre 1,4 °C pour l'ensemble du globe. Les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines sont le moteur principal de cette hausse, mais des mécanismes régionaux accélèrent le phénomène.

Le rôle de la pollution atmosphérique

L'un des facteurs les plus contre-intuitifs est la réduction des aérosols. Les réglementations strictes sur la qualité de l'air, mises en place depuis les années 1980, ont considérablement diminué les particules fines issues de l'industrie. Or ces aérosols ont un effet refroidissant : ils réfléchissent une partie du rayonnement solaire vers l'espace et rendent les nuages plus réfléchissants. En les éliminant, l'Europe a supprimé un « bouclier » qui atténuait localement le réchauffement.

La fonte rapide de l'Arctique

La proximité géographique de l'Europe avec l'Arctique joue aussi un rôle déterminant. La région polaire s'est réchauffée de 3,2 °C par rapport à l'ère préindustrielle, soit plus du double de la moyenne planétaire. La disparition de la glace de mer expose des eaux sombres qui absorbent davantage d'énergie solaire, un phénomène connu sous le nom de rétroaction de l'albédo. Cette amplification polaire se répercute sur l'ensemble du continent européen.

Moins de neige, plus de chaleur

L'enneigement hivernal a également diminué de façon spectaculaire. L'année dernière, le pic annuel de couverture neigeuse en Europe était inférieur d'environ un tiers à la moyenne, selon Copernicus. En Scandinavie et dans la partie européenne de la Russie, le sol nu ainsi exposé emmagasine davantage de chaleur, ce qui accentue le réchauffement local.

Des courants atmosphériques perturbés

Ces transformations terrestres et maritimes modifient la circulation de l'air au-dessus de l'Europe. La différence de température entre l'équateur chaud et le pôle Nord froid est un moteur essentiel des régimes météorologiques. Or la diminution de l'enneigement et de la glace réduit cet écart, ce qui pourrait dévier le courant-jet — ce ruban de vents d'ouest qui pilote le temps — et favoriser des vagues de chaleur estivales prolongées, comme l'a montré une étude publiée en 2020.

Des recherches plus récentes, datant de 2022, indiquent que le courant-jet a tendance à se scinder plus souvent en deux branches au-dessus de l'Europe, créant une zone de vents faibles où l'air chaud reste piégé plusieurs jours. Selon ces travaux, la quasi-totalité de l'augmentation récente de la fréquence et de l'intensité des canicules en Europe occidentale est liée à la persistance de ces configurations en « double jet ». En 2003, une telle configuration avait duré 29 jours, contribuant à une canicule qui avait fait jusqu'à 70 000 morts sur le continent.

Carlo Buontempo, directeur de Copernicus, explique que les systèmes de haute pression, qui apportent un temps calme et des températures élevées, sont devenus plus fréquents en Europe ces vingt à trente dernières années, surtout en été. Il nuance toutefois le débat scientifique sur l'origine de cette tendance : « On ne sait pas encore si cette fréquence accrue des anticyclones est due au changement climatique ou s'il s'agit d'une simple fluctuation statistique. »

Des configurations météorologiques spécifiques

Les vagues de chaleur de ce printemps et de ce début d'été illustrent deux mécanismes différents. Celle de mai était provoquée par un « dôme de chaleur », une vaste zone de haute pression stationnaire qui emprisonne l'air chaud comme un couvercle. L'épisode actuel résulte d'un schéma dit « oméga », en raison de sa forme rappelant la lettre grecque. Selon Sébastien Léas, prévisionniste à Météo-France, une grande masse d'air chaud en provenance d'Afrique du Nord est aspirée vers le nord par un front froid situé au large du Portugal. « À haute altitude, les systèmes de haute pression compriment cette masse d'air chaud, ce qui l'échauffe encore davantage », précise-t-il.

Des records battus par bonds

Les scientifiques commencent à analyser les températures de cette semaine en France, au Royaume-Uni et ailleurs pour estimer dans quelle proportion le réchauffement d'origine humaine a rendu un tel événement plus probable. Lizzie Kendon, climatologue à l'université de Bristol, souligne que « nous nous attendons à une hausse des températures et à des records de chaleur à cause du changement climatique ». Elle juge « extraordinaire » l'ampleur des écarts observés ces jours-ci par rapport aux normes saisonnières.

Quels que soient les résultats précis de ces études, une certitude demeure : l'Europe, du fait de sa géographie, de son histoire industrielle et de l'évolution de son atmosphère, est devenue le laboratoire le plus frappant du réchauffement planétaire. Les records tombent désormais non plus par petites touches, mais par bonds, et les facteurs qui accélèrent cette tendance sont de mieux en mieux identifiés.