L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a surpris les observateurs fin mai en révisant nettement à la hausse les chiffres de la croissance française pour les années post-Covid. Selon les nouvelles données publiées par l'institut, le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 1,6 % en 2023, contre une première estimation de 0,9 %. Pour 2024, la croissance a été revue à 1,5 %, au lieu de 1,2 % initialement.
Cette correction est la plus ample depuis 2003, soulignant les difficultés statistiques engendrées par la pandémie et les chocs inflationnistes. Eric Heyer, directeur du département Analyse et prévision de l'Office français des conjonctures économiques (OFCE), explique que « entre la pandémie et les deux chocs inflationnistes, il est devenu beaucoup plus difficile de distinguer ce qui relevait d'une hausse des prix et ce qui relevait d'une hausse des volumes ». Les estimations de l'Insee, fondées sur les tendances passées, se sont révélées plus fragiles lors de ces chocs atypiques.
Trois années après ces perturbations, les entreprises ont pu transmettre leurs comptes définitifs à l'Insee. Ces données ont permis de corriger plusieurs épisodes de l'histoire économique récente. Notamment, la valeur ajoutée manufacturière – la richesse produite déduction faite des dépenses de production –, initialement estimée en hausse de 2 % pour 2023, a en réalité progressé de 7 %. Gaston Vermersch, économiste à l'Insee, précise que « avec le recul, on s'est rendu compte que de nombreuses entreprises avaient adapté leurs chaînes d'approvisionnement dans la foulée de la crise sanitaire, en changeant par exemple de fournisseurs pour obtenir des prix plus avantageux. Les premières estimations ne permettaient pas de mesurer cela ». Ainsi, les entreprises ont minimisé leurs dépenses pour préserver leurs marges.
Plusieurs secteurs ont également mieux résisté qu'escompté. L'aéronautique, où la France s'est spécialisée, a bénéficié du carnet de commandes d'Airbus. La production y a bondi, portée par un effet de rattrapage et un retour à la normale dans l'approvisionnement, mais sans que cela ne constitue une hausse durable des commandes.
Un regain de productivité, mais des écarts persistants
Cette révision de la croissance éclaire aussi l'énigme de la productivité qui préoccupait les économistes depuis la pandémie. Jusqu'alors, la production demeurait morose tandis que l'emploi progressait, entraînant une baisse de la productivité – le rapport entre la production et le volume de travail nécessaire. Avant ces corrections, la France accuait un retard de plus de 6 % par rapport au reste de l'Europe et de 4 % par rapport à sa productivité d'avant-crise, selon Eric Heyer.
Avec un PIB révisé à la hausse, la productivité remonte mécaniquement. En 2025, la productivité des branches marchandes non agricoles n'était plus que 0,8 point en dessous de son niveau de 2019, alors que si elle avait suivi la tendance observée entre 2011 et 2019, elle se serait située 3,3 points au-dessus. L'écart avec la trajectoire d'avant-Covid se réduit donc, mais un retard persiste.
Une partie de ce décalage s'explique par les politiques de l'emploi mises en œuvre après la pandémie : les primes à l'embauche des jeunes et le chômage partiel ont permis aux entreprises de conserver leurs salariés, voire de recruter davantage, malgré une activité atone. Le nombre d'apprentis, dont la productivité est généralement inférieure à celle de salariés expérimentés, a doublé entre 2021 et 2024, ce qui a pesé sur la productivité. L'essor du travail indépendant et la hausse de l'emploi des seniors, deux catégories réputées moins productives, ont également joué.
Après avoir retranché ces effets, Gaston Vermersch a calculé qu'il manquait encore plus de deux points de productivité par rapport à la tendance d'avant-crise en 2025. Pour Eric Heyer, ce n'est qu'une question de temps avant que ce retard ne se résorbe, mais les causes profondes de cet écart résiduel restent à identifier. Les révisions opérées par l'Insee offrent une photographie plus fidèle de l'activité économique récente, mais n'effacent pas les incertitudes qui pèsent sur les perspectives de croissance à moyen terme.