Peter Schöttler ausculte la pensée de Marc Bloch
À l'occasion de la panthéonisation de Marc Bloch, le 21 juin 2026, l'historien allemand Peter Schöttler publie une étude approfondie de la « fabrique intellectuelle » du médiéviste et résistant. L'ouvrage, qui paraît en français sous le titre Peut-on saisir la pensée de Marc Bloch ? Un historien allemand remonte le fil de sa fabrique intellectuelle, s'attache à déconstruire les strates de réflexion qui ont nourri l'œuvre de l'un des pères de l'École des Annales.
Une méthode inspirée de la critique génétique
Schöttler applique à Bloch les outils de la critique génétique, habituellement réservée aux œuvres littéraires. Il retrace l'évolution de ses manuscrits, ses notes de lecture et sa correspondance pour comprendre comment se forment ses concepts clés, tels que la « méthode comparative » ou l'« histoire-problème ». L'historien allemand montre que Bloch n'a cessé de retravailler ses textes, les enrichissant de lectures nouvelles et de dialogues avec ses contemporains, notamment Lucien Febvre, avec qui il fonda les Annales d'histoire économique et sociale en 1929.
L'importance du contexte allemand
L'un des apports majeurs de l'enquête de Schöttler est de souligner l'influence décisive de l'historiographie allemande sur Bloch. Ce dernier, qui maîtrisait parfaitement la langue allemande, avait lu et annoté les travaux de Karl Lamprecht, Max Weber ou encore ceux de l'école historique allemande. Schöttler démontre que Bloch emprunte à ces auteurs des éléments de méthode tout en s'en démarquant, élaborant une synthèse originale qui articule rigueur érudite et ambition sociologique.
Une pensée ancrée dans l'actualité
L'ouvrage ne se limite pas à une analyse interne des textes. Il replace la pensée de Bloch dans le tumulte de son époque : la Première Guerre mondiale, à laquelle il participe comme soldat, la montée des fascismes et l'exil intérieur sous Vichy. Schöttler montre comment ces expériences infléchissent ses questionnements, notamment sur la « fausse nouvelle » et la psychologie collective, thèmes qui trouvent un écho troublant dans l'actualité des années 2020, marquée par la désinformation et les manipulations de masse.
De la Résistance à l'héritage
L'étude de Schöttler aborde également la période de la Résistance, durant laquelle Bloch, alias « Narbonne », milite et rédige son célèbre Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien. L'historien allemand s'interroge sur la façon dont l'engagement clandestin a pu transformer sa conception de l'histoire, la rendant plus réflexive et plus urgente. Bloch y définit l'histoire comme « la science des hommes dans le temps », une formule simple mais lourde de conséquences épistémologiques.
Un dialogue franco-allemand renoué
Peter Schöttler, spécialiste de l'histoire des sciences humaines et de la pensée critique, incarne par son travail un renouveau du dialogue intellectuel entre la France et l'Allemagne. Son enquête, saluée par plusieurs historiens français, permet de redécouvrir un Bloch moins dogmatique, plus hésitant, plus humain. Elle offre aussi un éclairage précieux sur les conditions de production du savoir historique, un savoir que Bloch lui-même considérait comme un « métier » exigeant une perpétuelle remise en question.
En conclusion
Alors que la France s'apprête à accueillir les cendres de Marc Bloch au Panthéon, le livre de Peter Schöttler rappelle que l'œuvre de l'historien ne se réduit pas à un monument. Elle est un laboratoire vivant, une « fabrique » dont les rouages méritent d'être démontés pour être mieux compris. Un travail indispensable pour quiconque s'intéresse à l'histoire de l'historiographie et à la manière dont se construit une pensée originale.