L’ambiance était singulière, la semaine dernière, lors de la conférence annuelle des investisseurs de TCI à New York. Alors que la frénésie autour de l’intelligence artificielle continue d’animer les marchés, le fonds activiste dirigé par Chris Hohn a présenté une stratégie résolument opposée au consensus. Le gérant a confié aux participants son inquiétude face aux valorisations actuelles des actions, lui qui affiche pourtant une performance nette supérieure de 7 % par an sur vingt-deux ans. En conséquence, TCI a silencieusement remodelé son allocation pour se tourner vers des entreprises plus défensives, dotées d’actifs tangibles, tout en misant sur des titres que le marché juge perdants dans la ruée vers l’IA.
Un désengagement complet de Microsoft
Parmi les mouvements les plus marquants, TCI a totalement liquidé sa participation historique dans Microsoft. Cette décision, prise sans fanfare, illustre le scepticisme croissant du fonds quant à la capacité du géant du logiciel à tirer profit de l’IA de manière durable. La conférence a également mis en lumière un renforcement de la ligne dans S&P Global, ainsi qu’une nouvelle entrée au capital de Deutsche Börse. Ces choix reflètent une conviction : les entreprises fournissant des infrastructures de marchés financiers – à l’image de Visa, S&P Global, Moody’s ou Deutsche Börse – possèdent des barrières à l’entrée quasi infranchissables, grâce à leur rôle de standard ou de protocole. Selon les analystes de TCI, ces sociétés sont aujourd’hui décotées par rapport à leurs moyennes historiques, précisément en raison des craintes d’une disruption par l’IA que le fonds juge excessives.
Un portefeuille recentré sur l’aéronautique et les infrastructures
Près de la moitié des actifs de TCI est désormais concentrée sur trois noms du secteur aéronautique : Safran, GE Aerospace et Airbus. Chris Hohn justifie cette orientation par la protection quasi absolue de ces entreprises face aux ruptures technologiques, ainsi que par des carnets de commandes s’étendant sur plusieurs décennies, offrant une visibilité exceptionnelle sur les bénéfices futurs. En parallèle, le fonds reste très sous-pondéré sur le secteur technologique par rapport à son indice de référence, et il s’est quasiment retiré de toute la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs, pourtant moteur de la hausse récente des marchés. Cette prudence lui a valu une sous-performance marquée depuis le début de l’année, mais Hohn assume ce pari : selon lui, l’IA érode les fossés concurrentiels qui protégeaient auparavant les sociétés de logiciels et de services professionnels. Désormais, l’innovation prime davantage, rendant plus difficile le choix entre gagnants et perdants. L’incertitude géopolitique et la concurrence croissante renforcent sa réserve vis-à-vis des semi-conducteurs.
Google perçu comme un gagnant de l’IA
Malgré ce désamour pour la tech dans son ensemble, TCI conserve des positions dans Google et SAP. Le fonds s’est montré particulièrement optimiste sur Google, soulignant que, contrairement à ses pairs, le groupe est présent à chaque niveau de la pile de l’IA. Selon les équipes de TCI, l’intelligence artificielle renforce même les activités historiques du moteur de recherche, en améliorant l’expérience utilisateur et la pertinence des publicités. Le cloud de Google est projeté à un taux de croissance annuel de 45 % d’ici 2030, et le fonds le considère comme l’un des grands vainqueurs de la révolution en cours.
Un signal pour les investisseurs
Le discours de Chris Hohn lors de cette conférence privée a été perçu comme un signal fort pour les allocataires de capitaux. En reconnaissant sa peur face aux excès boursiers et en tournant le dos aux valeurs technologiques les plus chères, il invite à une réflexion plus large sur la pérennité des modèles d’affaires à l’ère de l’IA. Alors que de nombreuses entreprises annoncent des coupes dans leurs projets d’intelligence artificielle faute de rentabilité immédiate, la prudence affichée par l’un des gérants les plus respectés de la place renforce le doute sur la capacité de l’IA à justifier les valorisations actuelles.