Le patron du principal groupe de pression européen représentant les centres de données a estimé que l'Union européenne devait faire un choix entre l'intelligence artificielle et ses engagements en matière de climat. Lex Coors, qui dirige cette organisation professionnelle, a plaidé pour une mise en sommeil des objectifs environnementaux de l'UE et pour le recours à de nouvelles centrales électriques au gaz, faute de quoi le continent risquerait de perdre sa souveraineté technologique face à la Chine.

Ces propos, tenus à la mi-juin, interviennent alors qu'une canicule historique frappe plusieurs régions d'Europe. Le lobby que dirige Lex Coors défend les intérêts de géants américains de la technologie tels que Microsoft, Google et Amazon. Selon lui, le rythme actuel de déploiement des énergies renouvelables et des réacteurs nucléaires de nouvelle génération est beaucoup trop lent pour répondre à la demande énergétique des futures infrastructures numériques.

La Commission européenne a pour objectif de tripler la capacité des centres de données sur le territoire de l'Union d'ici à 2032. Or, Lex Coors a jugé cet objectif incompatible avec le maintien des ambitions climatiques actuelles. Il a appelé à construire davantage de centrales à gaz pour alimenter les data centers nécessaires au développement de l'intelligence artificielle, estimant que les énergies propres ne pourront pas monter en puissance assez vite.

Cette prise de position a suscité une vive réaction de la part des organisations environnementales. Un porte-parole de Greenpeace Europe a qualifié l'idée de « absurde », soulignant qu'il serait inacceptable de sacrifier les progrès déjà insuffisants de l'UE en matière de climat pour accroître les profits des grandes entreprises technologiques en brûlant davantage de gaz fossile.

Un arbitrage entre compétitivité numérique et urgence climatique

Les déclarations de Lex Coors illustrent le dilemme auquel sont confrontés les décideurs européens, tiraillés entre la volonté de rester dans la course mondiale à l'intelligence artificielle et la nécessité de respecter les engagements climatiques pris dans le cadre de l'accord de Paris. L'Union européenne s'est fixé pour objectif d'atteindre la neutralité carbone d'ici à 2050, et la réduction des émissions de gaz à effet de serre d'au moins 55 % d'ici à 2030 par rapport aux niveaux de 1990.

L'explosion des besoins en calcul liée à l'IA générative a considérablement accru la consommation énergétique des centres de données. Selon plusieurs analyses, une simple requête sur un modèle d'IA générative consomme beaucoup plus d'énergie qu'une recherche en ligne classique. Les défenseurs de l'environnement alertent régulièrement sur l'empreinte carbone croissante de ce secteur.

Le lobby des data centers, de son côté, insiste sur le fait que si l'Europe ne parvient pas à fournir l'énergie nécessaire à ses infrastructures numériques, elle dépendra de technologies étrangères et perdra son indépendance technologique. Lex Coors a ainsi présenté son appel comme un choix stratégique : soit l'Europe accepte de ralentir provisoirement sa transition écologique pour bâtir une filière d'intelligence artificielle compétitive, soit elle abandonne ses ambitions numériques face à la Chine et aux États-Unis.

Une position critiquée par les associations écologistes

Les associations de défense de l'environnement rejettent ce qu'elles perçoivent comme un faux dilemme. Pour Greenpeace Europe, la priorité doit rester la lutte contre le dérèglement climatique, et les efforts doivent porter sur l'efficacité énergétique et le déploiement accéléré des renouvelables, plutôt que sur le recours aux énergies fossiles. L'organisation a également rappelé que les technologies d'intelligence artificielle ne sont pas toutes indispensables et que leur utilité sociale doit être évaluée au regard de leur coût environnemental.

D'autres voix se sont élevées pour souligner que la construction de nouvelles centrales à gaz irait à l'encontre des engagements européens et risquerait de verrouiller le continent dans des infrastructures émettrices de CO2 pour plusieurs décennies, compromettant les objectifs de long terme.

Le débat devrait se poursuivre alors que la Commission européenne élabore sa feuille de route pour le numérique et l'énergie. Les prochaines décisions sur le soutien aux énergies renouvelables, le financement des réseaux électriques et les autorisations de nouvelles capacités de production seront déterminantes pour l'avenir de l'intelligence artificielle en Europe et pour la crédibilité de sa politique climatique.