Le pape Léon XIV a entamé jeudi 11 juin une visite de plusieurs jours aux îles Canaries, plaque tournante des migrations en provenance d’Afrique de l’Ouest. Arrivé sur l’île de Grande Canarie, le premier pape américain de l’histoire a fait de cette étape le point d’orgue de sa tournée espagnole d’une semaine, en plaçant la question migratoire au cœur de son message.
Lors d’une allocution prononcée au port d’Arguineguín – qualifié de « quai de la honte » par des organisations humanitaires après que près d’un millier de migrants y furent bloqués dans des conditions insalubres au début de la pandémie de Covid-19 – le souverain pontife a lancé un vibrant appel. « La dignité humaine n’a pas de passeport et ne perd pas sa valeur en franchissant une frontière », a-t-il déclaré, invitant les gouvernements européens et la communauté internationale à faire preuve de davantage d’humanité. « Nous ne pouvons pas nous habituer à compter les morts », a-t-il ajouté, devant plusieurs milliers de personnes rassemblées près d’un monument dédié aux migrants disparus en mer.
Un geste symbolique en mémoire des disparus
Au cours de son séjour, le pape doit aussi se rendre sur une plage pour y jeter des fleurs dans les vagues, en hommage aux milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’archipel. Une cérémonie sobre qui vise, selon son entourage, à rappeler « qu’aucune vie ne doit être considérée comme un simple chiffre ».
Le pari du pape intervient dans un contexte où les traversées de l’Atlantique restent meurtrières. L’organisation Caminando Fronteras a recensé au moins 3 090 décès en 2025 sur la route des Canaries. L’année précédente, plus de 46 000 migrants avaient atteint l’archipel, un record historique. « Nous ne pouvons pas laisser l’histoire nous accuser d’avoir fait de la douleur de ceux qui souffrent un spectacle ordinaire le long de nos côtes », a insisté le pontife.
L’exemple d’un migrant rescapé
Parmi ceux qui ont survécu à cette périlleuse traversée figure Bakary Jaiju, un jeune Gambien aujourd’hui âgé de 20 ans. Parti de son pays il y a moins d’un an, il a embarqué à bord d’une embarcation en bois avec environ 160 personnes, dont des femmes et des enfants. « On ne peut même pas dormir, de peur de tomber à l’eau », raconte-t-il, expliquant qu’il a décidé de tenter le voyage « pour que sa famille soit dans de bonnes conditions ». Après sept jours en mer, sans carburant et à court de vivres, le bateau a finalement été secouru au large de l’île d’El Hierro.
Bakary a ensuite passé plusieurs mois dans un camp pour migrants à Tenerife, avant d’intégrer un projet d’insertion porté par le père Pepe, un prêtre espagnol qui a fondé la Fondation Bon Samaritain. Celle-ci offre hébergement et formations à environ 170 jeunes migrants, une fois qu’ils ont quitté la prise en charge de l’État à leurs 18 ans. « Les rues les dévoreraient, ils seraient comme des charognes là-bas », explique le père Pepe, qui s’étonne des réticences de certains Européens : « J’ai du mal à comprendre pourquoi le cœur humain est si dur. »
Un contexte politique espagnol contrasté
La visite papale intervient alors que l’Espagne a adopté récemment une mesure exceptionnelle de régularisation des sans-papiers, permettant à plusieurs centaines de milliers de migrants arrivés avant décembre 2025 de déposer une demande de titre de séjour et de travail. Une décision saluée par les organisations de défense des droits, mais vivement critiquée par l’opposition. Le Parti populaire conservateur a dénoncé une « mesure irresponsable » allant à l’encontre des politiques européennes, tandis que le parti d’extrême droite Vox l’a qualifiée d’« invasion » susceptible de provoquer « l’effondrement de la santé, du logement et de la sécurité ».
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez justifie cette initiative par des considérations à la fois humanitaires, pragmatiques et démographiques : face au vieillissement de la population et aux pénuries de main-d’œuvre, l’Espagne a besoin de travailleurs étrangers. Des entreprises locales, comme le groupe automobile Domingo Alonso à Las Palmas, embauchent désormais des jeunes migrants via un partenariat avec les autorités. « Nous n’arrivions pas à trouver de main-d’œuvre locale pour certains métiers », explique Diana del Molino Rodriguez, responsable de l’atelier. La société compte aujourd’hui une trentaine d’anciens migrants dans ses effectifs, dont Tiene Lama, un Ivoirien de 19 ans qui envoie chaque mois plusieurs centaines d’euros à sa famille restée au pays.
Un message qui résonne au-delà des frontières
Alors qu’un nouveau pacte européen sur l’immigration doit entrer en vigueur cette semaine, visant à renforcer les contrôles aux frontières et les procédures d’expulsion, le pape Léon XIV a appelé à développer des « voies légales et sûres » alternatives aux filières des passeurs. « Tôt ou tard, on saura si nous avons protégé la vie ou si nous avons cédé à l’indifférence », a-t-il lancé, reprenant une formule choc.
Juan Carlos Lorenzo, coordinateur de la Commission espagnole pour les réfugiés aux Canaries, a salué une visite « qui constitue un jalon important » pour la défense des droits humains. Le pape doit rencontrer vendredi environ un millier de migrants et réfugiés sur place, avant de regagner Rome.