Un sport longtemps méprisé mais en pleine ascension
Pendant des années, le football – que les Américains appellent « soccer » – a été la cible de sarcasmes et d’un mépris assumé de la part d’une partie de la population. En 2010, le chroniqueur conservateur Tom Piatak le comparait à une « espèce exotique envahissante », au même titre que la carpe asiatique, jugeant qu’il perturbait les paysages culturels américains. Cette vision reflétait un rejet identitaire : le football était perçu comme un sport importé par les communautés immigrées, notamment hispaniques, qui en avaient fait un symbole de leur identité, et donc, pour la droite identitaire, un signe de la disparition de la culture traditionnelle du pays.
Aujourd’hui, les mentalités ont profondément évolué. Selon des données de l’agence Ampère Analysis, le football occupe désormais la troisième place des sports favoris aux États-Unis, devançant le baseball. Malgré tout, des stéréotypes persistent, liés à une culture sportive encore marquée par des normes de genre : le football a longtemps été considéré comme un sport de développement pour les jeunes et un domaine réservé aux femmes, tandis que le football américain ou le basket restent des références masculines. Aujourd’hui, deux tiers des Américains qui suivent le football sont des hommes, ce qui montre une transformation en cours.
Un essor porté par la démographie et la culture populaire
Le renouvellement démographique est l’un des moteurs principaux de cette ascension. Les États-Unis accueillent des vagues d’immigration en provenance d’Afrique, d’Inde et surtout d’Amérique latine, où le football est roi. Ce phénomène contribue à élargir le public du ballon rond sur le territoire américain. L’élection en décembre 2025 de Zohran Mamdani à la mairie de New York illustre cette dynamique : né à Kampala en Ouganda, âgé de 34 ans, il est un fan déclaré du club d’Arsenal et a publié dans la presse une lettre d’amour à son équipe favorite. Pour plusieurs observateurs, il incarne le nouveau visage d’une Amérique métissée où le football trouve naturellement sa place.
La culture populaire accélère également cette conversion. Des influenceurs comme IShowSpeed, des figures du cinéma comme Deadpool (personnage interprété par Ryan Reynolds) ou des icônes sportives comme David Beckham jouent chacun un rôle dans la normalisation du football auprès du grand public américain. Le ballon rond gagne ainsi une visibilité médiatique et une reconnaissance qui lui faisaient défaut.
Un soutien politique inattendu
Même la sphère politique s’est ralliée à la cause du football. Donald Trump lui-même, en marge du tirage au sort de la Coupe du monde en décembre 2025, a pris position : « C’est ça le football, il n’y a pas de doute. Il faut trouver un autre nom pour tout ce qui a à voir avec la NFL », a-t-il déclaré, remettant en cause la primauté sémantique du football américain. Une prise de parole qui a surpris, venant d’un président souvent associé à une rhétorique protectionniste.
Gianni Infantino, président de la Fédération internationale de football (FIFA), affiche une confiance totale dans l’avenir du sport aux États-Unis. Selon lui, « le football sera le sport numéro 1 aux États-Unis dans cinq ans maximum ». Il mise sur l’argument économique et la promesse de célébrité : « On peut devenir célèbre, on peut devenir riche en jouant au football, ce que les jeunes Américains d’aujourd’hui ne considèrent pas assez car ils n’ont d’yeux que pour le football américain, le basket, le baseball ou le hockey sur glace. Mais nous allons leur montrer, ici, dans leur pays, le pouvoir du football », a-t-il expliqué.
Des défis persistants
Si la tendance est positive, le football a encore un retard à combler. Sa perception genrée, héritée d’une époque où il était cantonné au rôle de sport féminin, reste un frein. Le football américain et le baseball, par exemple, conservent une image très masculine, tandis que le softball est la variante féminine de ce dernier. Le football, lui, a longtemps souffert d’une image de sport « pour filles », ce qui a ralenti son intégration pleine et entière dans la culture sportive dominante.
Malgré ces obstacles, la Coupe du monde 2026, dont les États-Unis sont l’un des pays hôtes, est perçue comme un tournant décisif. Le premier match des États-Unis, face au Paraguay à Los Angeles dans la nuit du 12 au 13 juin, sera observé avec attention. L’engouement populaire, porté par les diasporas et les nouvelles générations, pourrait bien faire basculer définitivement le football dans le cercle très fermé des grands sports américains.