La plateforme « Classés sans suite », créée pour recenser les plaintes pour violences sexuelles qui n'ont pas abouti à des poursuites, a été submergée par un nombre considérable de témoignages. En seulement six jours, plus de 5 300 récits ont été déposés par des personnes affirmant avoir été victimes d'agressions et dont la plainte a été classée sans suite.

Cette initiative, lancée dans le sillage de l'affaire Lyhanna, vise à donner une visibilité à des dossiers souvent restés dans l'ombre. Le dispositif permet à toute personne de témoigner de son expérience, qu'elle ait ou non déposé plainte. Les témoignages sont ensuite anonymisés et peuvent être utilisés à des fins statistiques ou juridiques.

L'afflux dépasse largement les attentes des fondateurs. En moins d'une semaine, le site a enregistré une moyenne de près de 900 témoignages par jour, saturant les capacités techniques de la plateforme. Les équipes techniques ont dû renforcer les serveurs pour faire face à cette vague de signalements.

Ce mouvement fait écho à une défiance croissante envers le système judiciaire. De nombreuses personnes estiment que leurs plaintes n'ont pas été suffisamment instruites ou ont été classées sans suite faute de preuves suffisantes, ou pour d'autres motifs. « J'ai porté plainte il y a cinq ans, et je n'ai jamais eu de nouvelles. Cette plateforme m'a permis de ne pas rester seule avec cette injustice », confie une témoin, dont le récit a été anonymisé.

Les récits proviennent de toute la France et couvrent une période allant de quelques mois à plusieurs décennies. Les types de violences rapportées sont variés : agressions sexuelles, viols, harcèlement, ou encore violences conjugales. Plusieurs témoins décrivent un sentiment d'abandon de la part des institutions.

Un outil de pression sur le système judiciaire

L'objectif affiché des créateurs de la plateforme est de mettre en lumière les dysfonctionnements de la chaîne pénale. En compilant ces témoignages, ils espèrent interpeller les pouvoirs publics et obtenir des réformes. « Nous voulons montrer que ces classements sans suite ne sont pas des cas isolés, mais un phénomène systémique », explique l'un des initiateurs du projet.

Plusieurs élus et associations de défense des droits des femmes ont salué l'initiative. Certains appellent à une meilleure formation des forces de l'ordre et des magistrats, ainsi qu'à un renforcement des moyens alloués à la justice. D'autres estiment que la plateforme pourrait servir de levier pour des actions en justice collectives.

Des précédents et des limites

Ce n'est pas la première fois qu'une telle plateforme est créée en France. Des projets similaires avaient vu le jour lors de mouvements comme #MeToo ou #BalanceTonPorc, mais jamais avec un tel volume de témoignages en si peu de temps. La différence tient peut-être à la promesse de donner un cadre juridique aux récits, et non un simple espace de parole.

Cependant, des voix critiques s'élèvent. Certains juristes soulignent que les témoignages anonymes ne sauraient se substituer à une enquête judiciaire. « Le classement sans suite peut être justifié par l'insuffisance de preuves. Une plateforme ne peut pas, à elle seule, remettre en cause une décision de justice », tempère un avocat pénaliste.

Malgré ces réserves, le phénomène prend de l'ampleur. Les créateurs de la plateforme appellent désormais les pouvoirs publics à prendre en compte cette vague de témoignages. « Nous espérons que ces chiffres parleront d'eux-mêmes et pousseront à une réforme en profondeur du traitement des violences sexuelles », concluent-ils.