Un paradoxe gagne le secteur des technologies : plusieurs start-up spécialisées dans l'intelligence artificielle (IA) proposent des rémunérations attractives à des professionnels en poste – avocats, ingénieurs, médecins ou comptables – pour qu'ils transmettent à des algorithmes les subtilités de leur métier. Ces experts sont sollicités pour annoter des données, corriger des raisonnements ou expliquer des cas complexes, autant d'opérations qui permettent d'entraîner des modèles d'IA à accomplir des tâches jusqu'ici réservées aux humains.
Un marché en pleine expansion
Le phénomène prend de l'ampleur : des plateformes spécialisées mettent en relation des entreprises d'IA avec des professionnels prêts à louer leur expertise pour quelques heures par semaine. Les tarifs horaires peuvent atteindre plusieurs centaines de dollars, selon le niveau de spécialisation requis. Les donneurs d'ordre justifient ces dépenses par la nécessité d'obtenir des données de haute qualité, seules à même de produire des IA fiables et performantes.
Pour les experts sollicités, l'opportunité est financièrement séduisante. Certains y voient un complément de revenu appréciable, d'autres une manière de rester en contact avec les évolutions technologiques de leur secteur. « C'est étrange de savoir que je forme un système qui pourrait un jour rendre mon propre travail obsolète, mais l'argent est trop bon pour refuser », confie un consultant en droit des affaires ayant participé à ce type de programme, sous couvert d'anonymat.
Une dynamique qui interroge
Cette pratique suscite des débats au sein des communautés professionnelles. D'un côté, elle est présentée comme une forme de reconversion temporaire ou de monétisation de l'expertise. De l'autre, des voix s'élèvent pour dénoncer un « pacte faustien » : en accélérant l'automatisation de leur propre métier, les participants contribueraient à saper les bases de l'emploi dans leur domaine.
Des économistes du travail notent que ce modèle n'est pas entièrement nouveau – des entreprises ont toujours fait appel à des consultants pour former des systèmes – mais qu'il prend une ampleur inédite avec l'essor des grands modèles de langage et des IA génératives. « Ce qui change, c'est l'échelle et la rapidité », observe un analyste. « Autrefois, former un système prenait des années ; aujourd'hui, quelques semaines suffisent, grâce à l'apport massif d'experts humains. »
Une pression sur les conditions de travail
Parallèlement, des témoignages rapportent que certaines entreprises poussent leurs employés à utiliser davantage d'outils d'IA, ce qui aurait parfois des effets contre-productifs. Plusieurs salariés interrogés disent se sentir contraints de recourir à l'IA pour gagner en productivité, mais constatent une dégradation de la qualité du travail et une perte de compétences fondamentales. « On nous demande de faire confiance à la machine, mais quand elle se trompe, c'est nous qui sommes tenus responsables », explique un développeur informatique.
Dans ce contexte, un nombre croissant de jeunes diplômés et de professionnels en milieu de carrière choisissent de se former aux technologies d'IA, soit pour en maîtriser les usages, soit pour se repositionner sur le marché du travail. Des formations accélérées et des reconversions vers des postes de « prompt engineer » ou de « data annotator » fleurissent.
Quelles perspectives pour l'emploi ?
Les autorités de plusieurs pays surveillent ces évolutions de près. Des études récentes suggèrent que l'IA ne provoque pas pour l'instant de vagues de licenciements massifs, mais qu'elle transforme en profondeur la nature de nombreux postes. Les tâches répétitives et standardisées sont les plus exposées, tandis que les fonctions exigeant du jugement, de la créativité ou des compétences interpersonnelles restent relativement protégées.
En Australie, des responsables gouvernementaux ont estimé qu'il n'y avait pas, à ce stade, de suppressions d'emplois à grande échelle directement imputables à l'IA. Ils prévoient toutefois des recompositions sectorielles importantes dans les années à venir.
Le modèle économique des start-up qui rémunèrent des experts pour former des algorithmes pourrait bien devenir un cas d'école : il illustre la manière dont le marché du travail s'adapte – et parfois se cannibalise – face à la révolution de l'intelligence artificielle.