Le gouvernement s'apprête à remettre en cause l'un des plus anciens avantages sociaux du secteur de l'énergie. Le « tarif agent », qui permet aux salariés et retraités d'EDF, d'Engie, d'Enedis ou de GRDF de bénéficier d'une réduction d'environ 90 % sur leurs factures d'électricité et de gaz, est dans le collimateur de l'exécutif. Cette réflexion fait suite à une mise en demeure de la Cour des comptes, qui a rendu public un rapport estimant que ce dispositif représente un « coût démesuré » et ne peut « perdurer en l'état ».
Instauré à la Libération dans le cadre du statut national du personnel des industries électriques et gazières (IEG) du 22 juin 1946, cet avantage en nature bénéficie à environ 300 000 foyers. Selon la Cour des comptes, le manque à gagner pour les entreprises atteint plusieurs centaines de millions d'euros par an. Une évaluation récente portée par le comparateur JeChange chiffre ce coût à 600 millions d'euros par an pour l'ensemble des IEG, tandis que d'autres estimations, notamment de BFMTV, évoquent 700 millions d'euros. Le rapport de la Cour des comptes, qui épingle par ailleurs les « rémunérations élevées » et les « avantages sans équivalent » chez EDF, a conduit le gouvernement à annoncer aux partenaires sociaux, début juillet, qu'il examinait les modalités de cet avantage. « Lorsqu'une mise en demeure nous est adressée, nous devons y donner suite », a indiqué une source gouvernementale, confirmant que la question devait être tranchée par arrêté ministériel. Le ministère de l'Énergie a précisé prendre « le temps nécessaire pour évaluer le montant exact avant de mettre en consultation l'arrêté ».
Les syndicats montent au créneau
Cette perspective a immédiatement suscité une vive opposition syndicale. La CFE-CGC Énergies, premier syndicat d'EDF SA, a adressé le 15 juillet un préavis de grève à la direction, avec un débrayage prévu à partir du 21 juillet. L'organisation dénonce une remise en cause d'un acquis historique et menace de paralyser les sites de production. Dans le même temps, l'intersyndicale des industries électriques et gazières (CGT, CFDT, FO, etc.) a appelé à une journée de grève massive le 15 septembre, estimant que le gouvernement cherche à « rogner » un droit fondamental. Les syndicats pointent du doigt une incohérence : alors que l'État prône la souveraineté énergétique et le rôle central d'EDF, il s'attaquerait à un avantage qui participe à l'attractivité du groupe. « Le tarif agent n'est pas un privilège, c'est une compensation pour des métiers exposés et une contrepartie à un statut spécifique », défendent les porte-parole syndicaux, qui rappellent que cet avantage est inscrit dans le statut national des IEG.
Un bras de fer politique et social
Le gouvernement se trouve pris entre les exigences de la Cour des comptes, qui recommande une réduction progressive du dispositif, et la mobilisation annoncée des salariés. Le rapport de la Cour des comptes, publié le 17 juillet, souligne que cet avantage, bien qu'historique, n'est plus justifié dans un contexte de hausse des prix de l'énergie et de déficit des comptes publics. Il suggère de ramener progressivement le tarif agent vers une proportion plus proche du prix de marché. De son côté, l'exécutif tente de doser sa réforme : aucune suppression brutale n'a été évoquée, mais une « révision » est jugée inévitable. Les syndicats redoutent une érosion de leur pouvoir d'achat et préparent une riposte d'ampleur, avec des appels à la grève reconductible si nécessaire. La direction d'EDF, par la voix de son PDG Bernard Fontana, n'a pas encore pris position publiquement sur le fond, mais suit les discussions avec le ministère de l'Énergie.
Un coût en débat
Les divergences entre les chiffres avancés par les différentes sources reflètent la complexité du calcul. La Cour des comptes, dans un précédent rapport de 2019, estimait le manque à gagner à 295 millions d'euros pour la seule année 2017. Avec la flambée des prix de l'énergie, les estimations actuelles oscillent entre 600 et 700 millions d'euros. Le gouvernement n'a pas encore communiqué sa propre évaluation, mais l'arrêté à venir devrait fixer un nouveau mode de calcul. Les syndicats, de leur côté, contestent ces chiffres et assurent que l'avantage est en réalité compensé par des cotisations et des contributions spécifiques versées par les salariés. Le bras de fer s'annonce long, alors que la grève du 15 septembre pourrait constituer un premier test de la capacité de mobilisation de la profession.