Un nouveau comportement professionnel émerge dans les entreprises, porté par l’intelligence artificielle : le « tokenmaxxing ». Cette pratique, qui consiste à accumuler des « tokens » – marqueurs numériques d’activité –, est perçue par certains comme un signe d’implication, mais interroge sur l’évolution du rapport au travail à l’ère des outils connectés.

Un phénomène calqué sur le présentéisme traditionnel

Le « tokenmaxxing » s’inscrit dans la continuité du présentéisme, cette tendance à être physiquement présent au bureau sans nécessairement travailler efficacement. Avec les outils numériques, ce comportement se digitalise : les employés multiplient les envois de messages, les réactions sur les plateformes collaboratives, les modifications de documents partagés ou encore les participations à des réunions en ligne, le tout parfois généré ou assisté par des intelligences artificielles.

« C’est considéré comme un marqueur d’implication », explique Anthony Morel, spécialiste des nouvelles technologies, cité dans une analyse du phénomène. Selon lui, cette visibilité numérique devient un indicateur que les managers ou les algorithmes de suivi d’activité interprètent comme un signe de productivité et d’investissement.

Une pratique favorisée par les outils de suivi

Le développement du télétravail et des logiciels de management à distance a renforcé la culture de la traçabilité des activités professionnelles. Dans ce contexte, certains salariés cherchent à « maximiser » leur présence virtuelle pour satisfaire aux attentes perçues de leur hiérarchie. L’intelligence artificielle peut faciliter cette accumulation automatisée de tâches ou de communications, rendant la frontière entre travail réel et simulacre plus floue.

Le terme « tokenmaxxing » est un néologisme emprunté à l’univers du jeu vidéo, où « maxer » signifie accumuler un maximum de points ou d’objets. Appliqué au monde professionnel, il désigne la recherche d’une optimisation des métriques d’activité, parfois au détriment de la qualité ou du sens du travail accompli.

Des risques pour l’évaluation et la santé au travail

Cette pratique soulève plusieurs interrogations. D’une part, elle peut fausser les systèmes d’évaluation de la performance, notamment ceux qui reposent sur des indicateurs quantitatifs (nombre de messages, taux de réponse, activités en ligne). D’autre part, elle pourrait contribuer à une pression accrue sur les salariés qui ne pratiquent pas cette surenchère numérique, ou à une fatigue liée à une hyperconnexion permanente.

Les spécialistes du management observent que ce phénomène est encore émergent et peu documenté, mais qu’il pourrait se développer avec l’essor des IA génératives capables de produire du contenu professionnel à la demande. La question se pose alors de la valeur réelle du travail mesuré à l’aune de ces « tokens » et de la nécessité, pour les entreprises, de repenser leurs critères d’évaluation.

Une tendance qui interroge les pratiques managériales

Le « tokenmaxxing » illustre les dérives possibles d’une culture du travail où la visibilité prime sur l’efficacité réelle. Pour certains experts, il est indispensable de sensibiliser les managers à ces nouveaux comportements et de privilégier des indicateurs qualitatifs, comme la réalisation d’objectifs concrets ou la collaboration effective, plutôt que le simple volume d’activité numérique.

À mesure que l’intelligence artificielle s’intègre dans les outils professionnels, les entreprises devront adapter leurs pratiques de gestion des ressources humaines et leurs systèmes d’évaluation pour éviter que la quête de « tokens » ne prenne le pas sur le travail lui-même.