Paris – Un regard neuf sur la genèse des « Annales »

Un colloque organisé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). a réuni spécialistes et étudiants autour de la pensée de l’historien Marc Bloch, figure centrale du renouvellement de l’historiographie du XXe siècle. L’événement, qui s’est déroulé ce week-end, a notamment été marqué par la conférence de l’historien allemand Peter Schöttler, lequel a proposé une plongée dans ce qu’il nomme « la fabrique intellectuelle » de Bloch.

Du chantier de l’écriture à la bataille des idées

La communication de Peter Schöttler s’est attachée à reconstituer pas à pas le processus de création de Marc Bloch, depuis ses premiers brouillons jusqu’à la publication de ses ouvrages majeurs, au premier rang desquels figure « L’Étrange Défaite ». Ce livre, rédigé dans la clandestinité entre 1940 et 1943, analyse les causes de l’effondrement militaire français face à l’Allemagne nazie. Il mêle observation de témoin direct, réflexion politique et programme scientifique – une synthèse que Schöttler a qualifiée de « testament intellectuel » de l’historien.

En croisant les archives personnelles de Bloch (notes de lecture, correspondances, manuscrits raturés avec les carnets de l’époque, le chercheur allemand a montré comment l’historien combattant a transformé l’expérience de la guerre en objet d’histoire, tout en maintenant une exigence de rigueur méthodologique héritée de la sociologie durkheimienne.

Un héritage toujours vivant

Le colloque a également été l’occasion de rappeler que Marc Bloch, fusillé par la Gestapo en 1944 pour son engagement dans la Résistance, reste une référence incontournable pour les historiens contemporains. Plusieurs interventions ont souligné la modernité de ses questionnements : critique des sources, attention aux structures sociales de long terme, ouverture aux autres sciences humaines. « Bloch n’est pas un monument qu’on vénère, mais un laboratoire toujours en activité », a résumé un participant.

Entre hommage et débat

Si l’atmosphère générale du colloque était celle d’une reconnaissance unanime de l’apport de Marc Bloch à l’historiographie, des divergences de vues ont affleuré entre certains orateurs. Tandis que plusieurs historiens français insistaient sur la dimension patriotique et républicaine de l’engagement de Bloch, d’autres, à l’instar de Peter Schöttler, ont mis l’accent sur la dimension européenne et sociale de sa pensée. Le débat a notamment porté sur l’interprétation de son rapport à l’Allemagne – Bloch, germaniste de formation, entretenait des liens intellectuels profonds avec les penseurs d’outre-Rhin, y compris après la rupture de 1940.

Un objet d’étude renouvelé

La conférence de Peter Schöttler a bénéficié d’un large auditoire et a suscité de nombreuses questions, preuve de l’intérêt persistant pour la figure de l’historien résistant. Les organisateurs du colloque ont annoncé leur intention de publier les actes de ces journées, qui pourraient nourrir un renouveau des études blochiennes, notamment autour de la question des sources et de la méthode historique.

Ce rendez-vous académique s’inscrit en outre dans un contexte plus large de redécouverte de Marc Bloch, alors que plusieurs médias ont récemment évoqué un possible hommage national à travers une panthéonisation – projet qui n’a toutefois pas fait l’objet de discussion lors du colloque.

Conclusions provisoires

Au terme de ces deux jours de travaux, les participants ont souligné la nécessité de ne pas réduire Marc Bloch à un « héros de la Résistance » ou à un « père fondateur » des Annales, mais de continuer à interroger son œuvre avec la même exigence critique qu’il préconisait lui-même. L’intervention de Peter Schöttler a confirmé, s’il en était besoin, qu’il reste encore beaucoup à découvrir dans les archives de celui qui écrivait, au seuil de la mort : « L’histoire est une science du changement. »