La relation entre Renault et le fabricant de batteries Verkor se tend. Le constructeur automobile a officiellement demandé à son partenaire de « redresser sa trajectoire », invoquant un manque de compétitivité et des retards de livraison. Cette mise en garde, rapportée ces derniers jours, intervient alors que la jeune entreprise, pourtant considérée comme un acteur clé de la filière batterie en France, semble accumuler les difficultés industrielles.

Des performances jugées insuffisantes

Selon des responsables de la direction de Renault, Verkor ne parvient pas à respecter les cadences prévues ni à proposer des prix alignés sur ceux de ses concurrents asiatiques, qui dominent le marché mondial. Les batteries livrées ne correspondraient pas non plus aux spécifications techniques attendues en termes de densité énergétique, ce qui limiterait leur intégration dans les futurs modèles électriques de la marque au losange. Cette situation a conduit Renault à revoir à la baisse ses prévisions de commandes, une décision qui fragilise lourdement le carnet de commandes de Verkor.

La start-up, basée en Isère et soutenue par des fonds publics et privés, s'était engagée à livrer des batteries pour plusieurs modèles, dont la future R5 électrique. Or, les volumes effectivement livrés sont très en deçà des attentes, et les coûts de production restent élevés. « Nous avons besoin d'un partenaire fiable et compétitif. Aujourd'hui, Verkor doit démontrer sa capacité à monter en puissance et à réduire ses coûts », résume un responsable de la planification produit chez Renault, citant des sources internes.

Un modèle économique fragilisé

Fondée en 2020, Verkor a levé plusieurs centaines de millions d'euros pour construire une gigafactory à Ruitz, dans le Pas-de-Calais, avec la promesse de créer des milliers d'emplois. La société avait également signé un protocole d'accord avec Renault pour une participation croisée, le constructeur détenant environ 20 % du capital de Verkor via son fonds dédié. Cette alliance, présentée comme un exemple de souveraineté industrielle française, est aujourd'hui mise à l'épreuve.

Les difficultés de Verkor ne sont pas isolées : l'ensemble de la filière européenne des batteries traverse une zone de turbulence, confrontée à la concurrence chinoise agressive (CATL, BYD) et à l'évolution plus lente que prévu de la demande de véhicules électriques en Europe. Plusieurs projets de gigafactories ont été reportés ou abandonnés ces derniers mois. Verkor elle-même avait déjà annoncé en 2025 un ralentissement de son calendrier d'industrialisation.

Deux visions qui s'affrontent

En interne chez Verkor, on relativise la pression de Renault. Des sources proches de l'entreprise indiquent que les problèmes de montée en cadence sont classiques pour une start-up industrielle, et que les critiques actuelles s'inscrivent dans une négociation commerciale normale. « Renault a besoin de batteries compétitives, nous avons besoin de volumes garantis. Le dialogue est permanent et constructif », assure un cadre dirigeant de Verkor, qui estime que le constructeur fait monter la pression pour obtenir des conditions tarifaires plus avantageuses.

De son côté, Renault insiste sur l'urgence : la marque doit absolument livrer ses voitures électriques à temps pour respecter ses objectifs de vente et les normes européennes d'émissions de CO₂. Le groupe prévoit de lancer plusieurs nouveaux modèles 100 % électriques d'ici 2027, et ne peut se permettre de dépendre d'un fournisseur qui n'est pas à la hauteur. « Nous avons des alternatives, et nous les explorons », confie un haut responsable industriel de Renault, laissant entendre que le constructeur pourrait se tourner davantage vers d'autres fournisseurs, comme le coréen LG Energy Solution ou le chinois CATL, avec lesquels il travaille déjà.

Quelles conséquences pour l'emploi et la filière ?

Les répercussions potentielles de cette tension sont significatives. Le site de Ruitz, qui doit à terme employer 1 200 personnes, n'a pour l'instant recruté qu'une partie de ses effectifs. Si les commandes de Renault venaient à être réduites de façon durable, la viabilité même de l'usine pourrait être remise en question. Les pouvoirs publics, qui ont soutenu le projet à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros via des subventions et des aides à l'investissement, suivent la situation de près.

Les collectivités locales du Pas-de-Calais, où le taux de chômage reste élevé, voient dans cette gigafactory un symbole de la renaissance industrielle du territoire. Un échec de Verkor serait un coup dur pour la stratégie de réindustrialisation française dans le secteur des batteries, un domaine pourtant déclaré prioritaire par l'État.

Une issue incertaine

Pour l'instant, aucune rupture définitive n'est à l'ordre du jour. Les deux entreprises continuent de négocier et des équipes techniques travaillent conjointement pour améliorer les processus de production chez Verkor. Mais le ton employé par les responsables de Renault n'a jamais été aussi ferme, et le temps presse. La prochaine étape sera une série de livraisons tests échelonnées sur les prochains mois, dont les résultats conditionneront l'avenir du partenariat.

Selon des observateurs du secteur, la situation de Verkor illustre les défis auxquels sont confrontées les start-up industrielles européennes : passer de l'innovation au volume, dans un environnement où la concurrence asiatique est déjà installée et où la demande peut fluctuer rapidement. « Verkor a une technologie prometteuse, mais le passage à l'échelle industrielle est un cap difficile », souligne un analyste spécialisé. « La question est de savoir si Renault lui accordera le temps nécessaire, ou si le constructeur choisira la sécurité plutôt que la souveraineté. »