Alors que les États-Unis célèbrent leur 250e anniversaire, des voix discordantes s’élèvent, rappelant que l’unité nationale est loin d’être acquise. Dans une tribune publiée le 3 juillet, l’écrivaine et essayiste Morgan Jerkins dresse un constat amer : une large partie de la population noire américaine choisit délibérément de ne pas participer aux festivités du 4 Juillet. Pour elle, ce refus n’est pas un rejet de l’idée d’indépendance, mais une conséquence directe de l’écart entre les idéaux proclamés et la réalité vécue par les Afro-Américains depuis des siècles.

Jerkins rappelle que la Déclaration d’indépendance de 1776, qui proclamait que « tous les hommes sont créés égaux », a été rédigée par des propriétaires d’esclaves. Cette contradiction originelle, selon elle, n’a jamais été pleinement résolue. « Nous savons que la liberté est différente pour nous », écrit-elle, soulignant que le 4 Juillet évoque pour les Noirs américains non pas la libération mais la perpétuation d’un système d’oppression. La célébration officielle, avec ses défilés et ses feux d’artifice, lui semble ignorer délibérément l’héritage de l’esclavage, de la ségrégation et des violences raciales qui persistent.

Un sentiment d’exclusion du récit national

L’auteure décrit le malaise ressenti lors des commémorations : les figures historiques mises en avant, les symboles patriotiques, les discours officiels renvoient souvent une image de l’Amérique qui ne correspond pas à l’expérience des minorités. Elle évoque les cours d’histoire où l’on minimise la traite négrière, les manuels scolaires qui passent sous silence les révoltes d’esclaves, et les monuments qui glorifient des figures confédérées. « On nous demande de chérir un héritage qui a été construit sur nos souffrances », résume-t-elle.

Cette distance critique s’accompagne d’une réflexion sur la manière dont la nation pourrait véritablement honorer son passé. Jerkins plaide pour une reconnaissance sincère et une réparation historique, allant au-delà des excuses symboliques. Elle cite les inégalités économiques et judiciaires qui frappent encore disproportionnellement les communautés noires, et estime que sans effort concret pour les réduire, toute fête nationale sonne faux.

Un appel à redéfinir l’identité américaine

La tribune ne se contente pas de dénoncer : elle invite à repenser le sens même de l’anniversaire. Pour Jerkins, le 250e anniversaire pourrait être l’occasion d’un « examen de conscience collectif ». Elle propose de remplacer les célébrations traditionnelles par des moments de réflexion, de dialogue et d’engagement civique. « Célébrons non pas ce que nous sommes, mais ce que nous pourrions devenir », écrit-elle, appelant à une réécriture inclusive de l’histoire nationale.

L’écrivaine rappelle que le mouvement pour les droits civiques, les combats contre la ségrégation et les luttes actuelles contre les violences policières sont autant de chapitres d’une même quête de justice. Elle estime que la véritable indépendance est encore à conquérir, non pas vis-à-vis d’une puissance coloniale, mais face aux structures racistes internes.

Un écho dans le débat public

Ce point de rejoint des préoccupations plus larges sur l’unité nationale à l’heure du bicentenaire bis. Plusieurs enquêtes d’opinion montrent que les jeunes générations et les minorités sont moins attachées aux symboles patriotiques classiques. La question de la diversité des récits historiques s’invite dans les écoles, les musées et les médias.

Pour Jerkins, le véritable test de l’Amérique ne réside pas dans la ferveur des drapeaux, mais dans sa capacité à regarder en face ses propres contradictions. « Ne pas célébrer le 4 Juillet n’est pas un acte antipatriotique, c’est un acte d’honnêteté », conclut-elle. Une position qui, si elle reste minoritaire, gagne en visibilité dans un pays où les fractures raciales continuent de structurer la vie sociale et politique.