Dans une déclaration conjointe rendue publique le 25 juin 2026, le premier président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, et le procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz, ont exprimé leur vive inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme une « mécanique du bouc émissaire » à l’œuvre dans l’affaire Lyhanna. Les deux plus hauts magistrats de l’ordre judiciaire français estiment que les sanctions disciplinaires infligées à plusieurs juges et procureurs ne font que masquer des carences structurelles plus profondes.

Cette prise de position intervient alors que l’affaire Lyhanna, du nom d’une fillette décédée dans des circonstances tragiques, a conduit à une série de mesures disciplinaires à l’encontre de magistrats du tribunal judiciaire de Paris. Depuis plusieurs semaines, le monde judiciaire est secoué par des tensions entre les professionnels de la justice et l’exécutif. Les syndicats de magistrats avaient déjà dénoncé, le 23 juin, ce qu’ils percevaient comme des sanctions hâtives, tandis que la Conférence nationale des procureurs avait exprimé son soutien aux collègues visés.

Des sanctions qui « stigmatisent » plutôt qu’elles ne corrigent

Christophe Soulard et Rémy Heitz pointent du doigt, selon leur communiqué, « une crise systémique de la justice » qui serait éludée par la recherche de responsables individuels. « Nous refusons que des magistrats soient désignés comme boucs émissaires d’une organisation qui les dépasse », auraient-ils déclaré, selon des termes rapportés de manière concordante. Ils jugent que les procédures disciplinaires engagées ne s’attaquent pas aux racines du mal, à savoir le sous-effectif chronique, la surcharge de travail et l’insuffisance des moyens alloués aux juridictions.

La déclaration des deux hauts magistrats intervient après la publication d’un rapport accablant sur les dysfonctionnements du tribunal de Paris dans le suivi de l’affaire Lyhanna. Ce rapport avait conduit, le 22 juin, à l’annonce des premières sanctions, dont des mutations d’office et des mises à la retraite anticipée. Le personnel du tribunal avait, dès le 16 juin, dénoncé un « aveuglement persistant » du ministère de la Justice face aux difficultés du terrain.

Un appel à une réforme en profondeur

Au-delà de la critique des sanctions, Christophe Soulard et Rémy Heitz appellent à une refonte du système judiciaire. Ils insistent sur la nécessité de doter les tribunaux de ressources humaines et matérielles suffisantes pour prévenir de nouvelles tragédies. « Ce n’est qu’en traitant les causes structurelles que la justice pourra retrouver la confiance des citoyens », ont-ils souligné dans leur communiqué.

Cette intervention constitue un événement rare dans l’histoire judiciaire française, les plus hauts magistrats de la Cour de cassation prenant très rarement la parole de manière aussi directe sur un sujet disciplinaire. Elle intervient dans un contexte de vives tensions, déjà relevées le 10 juin, entre les magistrats et le pouvoir politique.

Un conflit qui s’enlise

Les semaines à venir s’annoncent décisives. Les organisations syndicales et professionnelles de la magistrature ont annoncé des actions de protestation. Le gouvernement, de son côté, assure avoir pris des mesures pour renforcer les effectifs et améliorer le fonctionnement des tribunaux. Mais pour les signataires de la déclaration, ces promesses restent insuffisantes face à l’ampleur des défis.

L’affaire Lyhanna a mis en lumière des failles graves dans le système judiciaire. Mais au-delà du cas particulier, c’est l’ensemble de l’institution qui semble vaciller sous le poids de ses contradictions. La question centrale demeure : comment concilier la nécessaire responsabilité individuelle des magistrats et la responsabilité collective d’un service public en crise ? Les deux plus hauts magistrats de France ont choisi leur camp, en dénonçant une « mécanique » qu’ils jugent dangereuse pour l’équilibre même de la justice.