Un choix stratégique pour la souveraineté

L’État français a tranché en faveur d’un système d’artillerie de longue portée 100 % national, écartant la proposition américaine. Le projet retenu associe MBDA, à travers son lance-roquettes baptisé Thundart, et Safran. Cette décision, officialisée récemment, marque une étape clé dans la modernisation des capacités de frappe dans la profondeur de l’armée française.

Le système Thundart doit permettre d’atteindre des cibles situées à plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres, avec une très haute précision. L’accent est mis sur la maîtrise de la chaîne de production et de maintenance sur le sol national, garantissant une indépendance stratégique vis-à-vis des fournisseurs étrangers.

Les contours du programme Thundart

Conçu par MBDA, Thundart se présente comme un lance-roquettes sol-sol de nouvelle génération. Il s’inscrit dans la lignée des systèmes Himars (américain) et PzH 2000 (allemand), mais avec une philosophie de conception différente. Le système est modulaire, monté sur un châssis de véhicule blindé, et peut tirer plusieurs types de roquettes guidées. Safran, de son côté, fournira des composants clés – notamment les systèmes inertiels et les capteurs optroniques – qui assurent la précision du tir.

Le calendrier de développement n’a pas été détaillé officiellement, mais les premières livraisons sont attendues à l’horizon 2028-2030. Les industriels concernés ont confirmé que des phases de tests sont déjà programmées. Le programme s’inscrit dans le cadre de la loi de programmation militaire 2024-2030, qui prévoit des crédits spécifiques pour l’artillerie et la dissuasion conventionnelle.

Les raisons du rejet de l’offre américaine

Plusieurs facteurs ont conduit les autorités françaises à écarter la proposition transatlantique. Le premier tient à la protection des données souveraines et des algorithmes de guidage. En cas d’acquisition du système américain, le gouvernement aurait dû accepter des clauses de maintenance et d’emploi imposées par Washington, limitant la capacité d’action autonome de Paris. Le second motif est industriel : le choix d’un consortium national permet de maintenir et de développer des compétences critiques en France, d’assurer des retombées économiques directes et de préserver l’outil de production.

En outre, la France cherche à renforcer l’interopérabilité avec ses partenaires européens tout en conservant une capacité de décision pleine. Ce programme pourra être proposé à d’autres armées alliées, notamment dans le cadre de l’initiative européenne Sky Shield ou de coopérations bilatérales.

Les réactions des industriels

Du côté de MBDA, la décision a été saluée comme « un signal fort pour l’industrie de défense française ». La société souligne que Thundart bénéficie de développements antérieurs, notamment ceux réalisés pour le missile de croisière naval et les roquettes guidées du système M270. Safran, par la voix de sa direction, a indiqué que « les solutions de navigation inertielle et de guidage de précision sont au cœur de ce programme ».

Les deux groupes travaillent en étroite collaboration avec la Direction générale de l’armement (DGA) qui pilote le projet. Aucun chiffre officiel n’a été communiqué quant au budget total du programme, mais les analystes estiment qu’il pourrait atteindre plusieurs milliards d’euros, en incluant le développement, l’intégration et l’achat des premiers lots.

Un contexte géopolitique tendu

Ce choix intervient dans un environnement stratégique marqué par la guerre en Ukraine, qui a démontré l’importance cruciale des systèmes d’artillerie de longue portée pour la défense terrestre. Les roquettes guidées et les missiles de croisière ont changé la donne sur le champ de bataille, rendant obsolètes les simples canons tractés.

La France possédait jusqu’à présent une capacité de frappe dans la profondeur principalement assurée par les missiles Scalp/Storm Shadow (air-sol) et les roquettes LRU (Lance-roquettes unitaire), version francisée du système M270. Avec Thundart, elle se dote d’un système plus moderne, plus mobile et plus précis, capable d’engager des cibles fixes ou mobiles à longue distance.

Prochaines étapes

Le programme devrait entrer dans sa phase de développement détaillé dans les prochains mois. Les industriels prévoient de dévoiler un premier prototype au salon Eurosatory ou lors d’une journée d’information dédiée. La DGA, MBDA et Safran doivent également négocier les clauses de la commande et le calendrier des livraisons. La question du nombre de systèmes commandés n’est pas encore tranchée.

En parallèle, la France continue de participer à des coopérations européennes pour l’artillerie longue portée, comme le projet européen de missile de croisière (ELP), mais en matière de lanceurs sol‑sol, le choix est désormais celui d’une solution souveraine.