L'historienne Audrey Millet publie une enquête approfondie sur Bernard Arnault, le PDG de LVMH, qu'elle désigne sans ambages comme un « oligarque ». Dans un entretien accordé à l'occasion de la sortie de son ouvrage, intitulé « Bernard Arnault, son univers impitoyable », la chercheuse revient sur les difficultés qu'elle a rencontrées pour rassembler des informations sur l'homme d'affaires, qui n'avait pas fait l'objet d'une biographie depuis plus de vingt ans.

Audrey Millet explique que le terme « oligarque » lui semble parfaitement adapté à Bernard Arnault. Elle s'appuie sur une analyse de la concentration de pouvoir économique et politique que représente le dirigeant du numéro un mondial du luxe. Selon elle, cette qualification dépasse le simple constat de la fortune colossale de l'homme d'affaires pour englober son influence sur les médias, les institutions culturelles et les décisions publiques.

L'historienne, spécialiste de l'histoire économique, raconte avoir fait face à une « omerta » durant ses recherches. Elle affirme que plusieurs sources potentielles ont refusé de témoigner, par crainte de représailles professionnelles ou juridiques. Ce silence, selon elle, témoigne de l'emprise qu'exerce le groupe LVMH sur son environnement, qu'il s'agisse de ses concurrents, de ses fournisseurs ou même du monde de la presse et de l'édition.

Un empire construit sur des acquisitions agressives

Le livre revient en détail sur la stratégie de croissance de Bernard Arnault, faite de rachats souvent hostiles et de restructurations brutales. Audrey Millet décrit comment, parti de l'immobilier, l'homme d'affaires a bâti un empire en s'emparant de maisons de luxe centenaires comme Givenchy, Louis Vuitton, Dior ou encore Sephora. Elle souligne la méthode employée : déstabiliser les familles fondatrices, jouer des divisions entre actionnaires, puis imposer une logique de rentabilité à tout prix.

L'un des passages les plus marquants de l'enquête concerne la prise de contrôle de la maison Dior, une opération qui, selon l'historienne, a été menée avec une « habileté redoutable » et qui a servi de modèle à toutes les acquisitions ultérieures. L'auteure estime que cette approche a profondément transformé l'industrie du luxe, faisant passer les maisons d'un modèle artisanal et familial à une gestion industrielle et financière.

Des pages sombres de la carrière de l'homme d'affaires

Le travail d'Audrey Millet ne se limite pas aux succès de Bernard Arnault. Elle explore également les zones d'ombre de sa carrière, notamment les accusations de pressions sur les salariés, la fermeture de sites de production en France et les démêlés judiciaires pour blanchiment d'argent ou fraude fiscale. Elle mentionne notamment l'affaire dite des « espions de l'Élysée » dans les années 1990, où des policiers auraient été mis à disposition du groupe pour surveiller un journaliste.

L'historienne évoque aussi l'influence de Bernard Arnault sur le monde politique. Elle rappelle ses rencontres régulières avec plusieurs chefs d'État français, sa demande de naturalisation belge en 2012 — jamais concrétisée — et son rôle dans le débat sur la fiscalité des plus fortunés. Pour elle, ces éléments confirment le statut d'« oligarque » du patron de LVMH, capable de peser sur les décisions publiques dans son intérêt.

Un accès difficile aux archives

Pour mener son enquête, Audrey Millet a dû composer avec le peu d'archives accessibles. Elle déplore que les documents internes de LVMH restent largement fermés aux chercheurs, et que les anciens collaborateurs hésitent à s'exprimer. Le groupe, contacté par l'historienne, n'a pas souhaité commenter cette publication. Cette opacité, selon elle, renforce la nécessité de travaux indépendants sur le pouvoir des grandes fortunes.

Le livre se veut un contrepoint aux récits hagiographiques qui entourent habituellement la figure de Bernard Arnault. En s'appuyant sur des témoignages recueillis discrètement, des documents d'archives publics et des analyses économiques, l'historienne espère offrir une vision plus nuancée et critique de celui qu'elle considère comme l'un des hommes les plus puissants du monde.

Une parution très attendue

L'ouvrage paraît dans un contexte où le débat sur les inégalités de richesse et le pouvoir des ultra-riches est plus vif que jamais en France. Bernard Arnault, dont la fortune est estimée à plusieurs centaines de milliards d'euros par les classements internationaux, symbolise pour beaucoup l'archétype du capitalisme moderne. La biographie d'Audrey Millet arrive donc à point nommé pour nourrir la réflexion sur la place des oligarques dans les démocraties occidentales.

Le succès des librairies en précommande laisse présager un large public, intéressé par les coulisses d'un empire du luxe qui, jusqu'ici, avait su préserver son image.