Plus de 350 personnalités du monde de la culture, parmi lesquelles des cinéastes, des écrivains et des universitaires, ont signé une tribune dénonçant ce qu'elles qualifient de « faillite intellectuelle et morale » après le retrait du réalisateur israélien Nadav Lapid du Festival international du cinéma (FID) de Marseille. Le cinéaste, lauréat de l'Ours d'or à Berlin en 2019 pour son film Synonymes, avait annulé sa participation à l'événement, prévue pour présenter son long-métrage Le Policier, à la suite d'appels au boycott émanant de certains milieux militants.

Dans leur texte, les signataires affirment que cette campagne de boycott « n'a rien à voir avec une critique légitime de la politique israélienne » mais constitue « une tentative d'intimidation qui vise à réduire au silence un artiste » en raison de sa nationalité. Ils estiment que le FID Marseille, en cédant à ces pressions, a « renoncé à son devoir de défendre la liberté de création et de débat ». La tribune déplore également que le festival se soit « laissé dicter son programme par des groupes qui confondent lutte politique et censure », parlant d'une « défaite pour l'ensemble du milieu culturel français ».

Nadav Lapid, qui s'est exilé en France et s'est montré critique à l'égard du gouvernement de Benyamin Netanyahou, avait lui-même dénoncé un appel au boycott « cruel ». Il a expliqué avoir renoncé à se rendre à Marseille par « souci de ne pas exposer le festival à des tensions supplémentaires », mais en exprimant sa « tristesse et sa colère » face à une situation qu'il juge « absurde ».

La polémique a rapidement pris une dimension politique. Plusieurs élus, y compris au sein de la majorité présidentielle, ont pris la parole pour condamner ce qu'ils perçoivent comme un acte de censure. La ministre de la Culture, interrogée en marge d'un déplacement, a rappelé que « la France est un pays où la liberté d'expression doit prévaloir, sans distinction de nationalité ou d'opinion ». Des voix à gauche se sont également élevées pour distinguer la critique de la politique d'Israël, qu'elles jugent légitime, du boycott d'un artiste, qu'elles jugent contre-productif pour la cause palestinienne.

Le FID Marseille, de son côté, a publié un communiqué dans lequel il explique avoir pris acte de la décision du cinéaste et regrette « une instrumentalisation politique de sa programmation ». La direction du festival assure avoir toujours défendu « un cinéma de combat et de réflexion » et se dit « ouverte au dialogue avec toutes les sensibilités ». Cependant, elle n'a pas condamné explicitement les initiateurs de la campagne de boycott, ce qui a été perçu par les signataires de la tribune comme un signe de faiblesse.

Une tribune qui révèle des fractures dans le milieu artistique. Certains observateurs notent que ce débat s'inscrit dans un contexte plus large de tensions autour de la question palestinienne dans les institutions culturelles françaises. Des précédents, comme les controverses autour de festivals ou d'expositions jugés trop proches de Tel Aviv, avaient déjà suscité des réactions contrastées. Pour les signataires, le cas Lapid est emblématique d'une tendance à « essentialiser l'artiste en fonction de ses origines », ce qu'ils jugent « incompatible avec les principes universalistes de la culture française ».

En Israël, la presse s'est faite l'écho de cette polémique, certains commentateurs y voyant un signe de « l'antisémitisme rampant » en Europe, tandis que d'autres estiment que le geste de Lapid, connu pour ses positions critiques envers son propre gouvernement, rend la situation encore plus « grotesque ». Le cinéaste lui-même a appelé à ne pas réduire ce débat à une opposition binaire, plaidant pour une « complexité » que les boycottages, selon lui, ne permettent pas.

Les signataires de la tribune appellent désormais le FID Marseille à « réaffirmer clairement son attachement à la liberté artistique » et à « ne pas céder, à l'avenir, à ce type de pressions ». Ils demandent également aux pouvoirs publics de garantir que les festivals bénéficiant de subventions ne soient pas « le théâtre de discriminations fondées sur la nationalité ». Plusieurs d'entre eux ont menacé de boycotter à leur tour le festival s'il ne « revoyait pas ses procédures de sélection et de validation des invités ».

La polémique autour de Nadav Lapid et du FID Marseille pourrait avoir des répercussions sur l'édition 2026 du festival, dont la crédibilité est interrogée par une partie du monde culturel. Pour l'instant, la programmation reste inchangée pour les jours à venir, mais l'absence d'un cinéaste de renom international risque de peser sur le rayonnement de l'événement.