Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le Royaume-Uni n'a pas fini de digérer le Brexit. Dans les circonscriptions qui ont servi de baromètres au scrutin, le sentiment de désillusion est vif. Un vaste travail de reportage, mené dans plusieurs de ces « bellwether constituencies », dresse le portrait d'un pays qui a changé sans que les espoirs placés dans la rupture avec l'Union européenne ne se soient concrétisés.

Des promesses non tenues sur la pêche

À Fraserburgh, dans le nord-est de l'Écosse, David Milne, un pêcheur, avait voté pour la sortie de l'UE afin de reprendre le contrôle des eaux britanniques. « On nous avait promis que cela arriverait, mais cela ne s'est pas produit », confie-t-il, amer. Comme lui, une grande partie de la communauté halieutique estime que le gouvernement n'a pas tenu ses engagements. Les quotas de pêche, censés être renégociés en faveur des flottes britanniques, n'ont pas apporté les gains escomptés, et les tensions avec les navires européens persistent. « Un cauchemar absolu », résume un autre pêcheur local, décrivant des formalités administratives alourdies et une rentabilité en berne.

L'immigration, un paradoxe post-référendaire

La promesse de réduire l'immigration était au cœur de la campagne des partisans du Brexit. Or, dix ans plus tard, le nombre de travailleurs étrangers au Royaume-Uni a augmenté, grâce à un nouveau système de visa basé sur les points qui a notamment attiré des personnels soignants et des saisonniers. Dans les circonscriptions qui avaient voté « leave », on constate que les flux migratoires en provenance de pays hors UE ont compensé le départ de ressortissants européens. « On nous avait dit que les frontières seraient fermées. Aujourd'hui, la main-d'œuvre vient du Bangladesh, du Nigeria ou d'Inde, mais elle est tout aussi visible et parfois moins bien intégrée », témoigne un commerçant de Boston, dans le Lincolnshire, région agricole dépendante des cueilleurs saisonniers.

Commerce : des chaînes d'approvisionnement bouleversées

Sur le plan économique, les échanges commerciaux avec l'Europe ont subi un choc durable. Les contrôles douaniers, les formalités sanitaires et les barrières non tarifaires ont freiné les exportations britanniques, en particulier dans l'agroalimentaire. Les entreprises locales, notamment dans les ports comme Douvres ou Hull, se plaignent de coûts supplémentaires et de retards. « Autrefois, on livrait du poisson frais en France en 24 heures. Maintenant, il faut parfois trois jours à cause de la paperasse », explique un mareyeur de Grimsby. En revanche, les accords commerciaux conclus avec des pays tiers (Australie, Nouvelle-Zélande, Japon) n'ont pas encore compensé la perte d'accès au marché unique.

Un nouveau deal avec l'UE en suspens

Le gouvernement travailliste, arrivé au pouvoir en milieu de décennie, a tenté de renouer le dialogue avec Bruxelles. Un « rapprochement fragile » s'est esquissé, avec des discussions sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles et la sécurité sanitaire. Mais les négociations butent sur la question de la pêche, que le Parti conservateur, désormais dans l'opposition, instrumentalise pour dénoncer une « trahison » du vote de 2016. De son côté, l'Union européenne exige des garanties sur la protection des normes sociales et environnementales avant d'accorder un accès facilité au marché unique.

Les citoyens entre regrets et pragmatisme

Dans les rues des villes « baromètres », le ton est moins politique qu'économique. « On n'a pas retrouvé notre souveraineté, on a juste embrouillé nos affaires », lâche un artisan de Stoke-on-Trent. Selon plusieurs enquêtes d'opinion, une majorité de Britanniques estiment aujourd'hui que le Brexit a affaibli le pays, mais peu souhaitent un retour dans l'UE, par lassitude. « Le débat est clos, il faut faire avec », résume une commerçante de Sunderland. Pourtant, la fracture demeure : les jeunes et les diplômés, majoritairement restés, regardent vers l'Europe, tandis que les retraités et les ruraux, qui avaient voté pour le départ, se sentent floués.

Un héritage contrasté

Dix ans après, le Brexit a profondément remodelé l'immigration et le commerce, mais pas dans le sens promis. La souveraineté retrouvée sur les eaux ne s'est pas traduite par une renaissance de la pêche britannique. Le contrôle des frontières n'a pas stoppé l'immigration, il en a changé la provenance. Et les échanges commerciaux, entravés par la bureaucratie, peinent à retrouver leur vigueur d'antan. Le Royaume-Uni, désormais en dehors de l'UE, cherche encore sa place dans le monde – entre regrets de certains, pragmatisme d'autres, et colère persistante chez ceux qui estiment avoir été trompés.