L'exécutif européen a franchi un nouveau cap dans son bras de fer avec les géants de la tech. Invoquant une politique jugée anticoncurrentielle, la Commission a sommé mardi 9 juin le groupe Meta de rétablir, dans un délai de cinq jours ouvrables, l'accès gratuit de ses assistants intelligents concurrents à la plateforme WhatsApp. L'institution estime que le groupe californien a violé le règlement sur les marchés numériques (DMA) en s'appropriant un canal de communication majeur pour y promouvoir exclusivement son propre service, Meta AI.
Une décision rare et contraignante
Pour parvenir à cette injonction, Bruxelles a eu recours à la procédure dite des « mesures provisoires », un outil juridique exceptionnel prévu par le DMA et rarement dégainé. Cette arme permet à la Commission d'imposer des correctifs immédiats avant même l'issue d'une enquête approfondie, lorsqu'elle estime qu'il y a risque de dommage grave et irréparable pour la concurrence. En l'espèce, l'exécutif européen a estimé que le verrouillage de WhatsApp par Meta, au détriment d'autres agents conversationnels (chatbots) reposant sur l'intelligence artificielle (IA), nécessitait une intervention rapide.
La firme de Menlo Park dispose désormais d'un compte à rebours serré pour se conformer à cette ordonnance. Passé ce délai, Meta s'expose à des sanctions financières potentiellement lourdes, pouvant atteindre un pourcentage significatif de son chiffre d'affaires mondial.
Une bataille pour le marché des assistants IA
Cette injonction intervient dans un contexte de compétition acharnée pour dominer le marché européen des assistants personnels intelligents. Depuis l'automne 2025, Meta avait modifié unilatéralement les conditions d'accès à son API (interface de programmation applicative) WhatsApp, imposant des frais dissuasifs aux développeurs tiers souhaitant intégrer leur propre IA au sein de la messagerie. Selon plusieurs acteurs du secteur, cette barrière tarifaire équivalait de fait à une exclusion des concurrents.
Bruxelles voit dans cette stratégie une tentative de Meta de profiter de la position dominante de WhatsApp – qui compte des centaines de millions d'utilisateurs en Europe – pour étouffer l'innovation et confisquer un canal de distribution clé. La Commission a explicitement fait savoir que la gratuité technique et économique de l'interopérabilité était une condition indispensable pour préserver un marché contestable. Le régulateur européen entend ainsi garantir que les start-up et les grands groupes alternatifs puissent proposer leurs services d'IA sans être pénalisés.
Un précédent dans l'application du DMA
Cette décision constitue l'un des premiers cas d'application musclée des nouvelles prérogatives conférées par le DMA. Adopté en 2022, ce texte vise à encadrer les pratiques des « contrôleurs d'accès » (gatekeepers) que sont les plus grandes plateformes numériques, dont Meta fait partie. L'obligation d'interopérabilité pour les services de messagerie est l'une de ses dispositions clés, mais son interprétation concrète faisait l'objet de vifs débats industriels.
En ordonnant le rétablissement immédiat de l'accès gratuit, la Commission envoie un signal fort à l'ensemble de la profession : les clauses d'interopérabilité du DMA ne sauraient être vidées de leur substance par des conditions commerciales abusives. Cette interprétation stricte pourrait avoir des répercussions bien au-delà du cas de WhatsApp, en donnant un cadre plus précis aux futures négociations entre plateformes et développeurs tiers.
Les implications pour les utilisateurs et le marché
Pour les utilisateurs européens de WhatsApp, cette décision pourrait se traduire, à terme, par la possibilité de faire appel à des assistants IA concurrents directement depuis leur messagerie, sans avoir à changer d'application. Des entreprises comme Google, Microsoft ou des start-up françaises spécialisées dans le traitement du langage naturel pourraient ainsi proposer des services intégrés.
Meta s'est refusé à tout commentaire dans l'immédiat, mais avait précédemment justifié sa politique tarifaire par la nécessité de couvrir les coûts d'infrastructure et de garantir la sécurité des données. L'entreprise pourrait contester la mesure devant la Cour de justice de l'Union européenne, ce qui ouvrirait une nouvelle phase contentieuse.
L'issue de ce dossier devrait peser sur l'équilibre concurrentiel du secteur de l'intelligence artificielle en Europe. Alors que de nombreux acteurs européens peinent à émerger face aux géants américains, la décision de Bruxelles vise à préserver un espace de concurrence loyale, en s'assurant que les messageries dominantes ne deviennent pas des enclaves verrouillées au profit d'un seul assistant.