Un million de satellites pour SpaceX, 50 000 miroirs pour Reflect Orbital : les projets de mégaconstellations se multiplient, et les astronomes en tirent la sonnette d'alarme. L'Observatoire européen austral (ESO) a publié le 1er juillet dans la revue Astronomy & Astrophysics une étude inédite qui évalue les dégâts causés par ces infrastructures orbitales sur les télescopes au sol. Les résultats, jugés préoccupants, révèlent que dans le pire des scénarios, le Very Large Telescope (VLT) situé dans le désert chilien de l'Atacama perdrait jusqu'à 28 % de son champ de vision, saturé par les traînées lumineuses des satellites. L'observatoire Vera-Rubin, équipé de la plus grande caméra numérique au monde et entré en service en 2025, verrait ses images rendues inexploitables plusieurs heures chaque nuit.
L'étude de l'ESO se base sur les propositions industrielles actuellement déposées devant les autorités de régulation. L'ensemble des projets recensés prévoit l'envoi de 1,7 million de satellites en orbite basse. SpaceX, via sa filiale Starlink, en revendique la part la plus importante. La société d'Elon Musk a déposé auprès de la FCC (le régulateur américain des télécommunications) une demande portant sur un million de satellites dédiés à des centres de données orbitaux. L'objectif est de délocaliser les calculs d'intelligence artificielle dans l'espace, profitant d'un ensoleillement permanent et s'affranchissant des coûts énergétiques terrestres. Cette ambition dépasse largement les 10 400 satellites Starlink déjà en service, qui constituent pourtant la majorité des quelque 14 000 engins actifs autour de la Terre.
Des miroirs orbitaux plus brillants que la pleine Lune
Au-delà des satellites de télécommunications, une start-up californienne du nom de Reflect Orbital propose un projet encore plus spectaculaire. Elle envisage de placer 50 000 miroirs orbitaux d'ici 2035, destinés à revendre de la lumière solaire après la tombée de la nuit. Vu depuis l'intérieur du faisceau, chaque miroir brillerait quatre fois plus que la pleine Lune ; d'un angle plus éloigné, il serait aussi lumineux que Vénus. Ces structures artificielles viendraient s'ajouter aux constellations déjà autorisées ou en projet, comme Cinnamon d'E-Space, deux programmes chinois et le réseau Leo d'Amazon.
Les astronomes soulignent que ces perturbations ne se limitent pas à un simple désagrément esthétique. Les traînées lumineuses laissées par les satellites et les reflets des miroirs empêchent les capteurs très sensibles des télescopes de capter correctement les photons en provenance d'astres lointains. Les observations à longue pose, essentielles pour l'étude des galaxies, des exoplanètes ou de la matière noire, deviennent inutilisables lorsqu'elles sont traversées par un satellite. L'ESO, qui regroupe seize États membres dont la France et exploite certains des instruments les plus performants de la planète, appelle à une régulation internationale plus stricte pour limiter ces nuisances.
Des conséquences déjà visibles
Si les chiffres de l'étude concernent des scénarios futurs, les astronomes observent déjà les effets des constellations actuelles. Les 14 000 satellites actifs en orbite basse génèrent des milliers de traînées chaque nuit, et les prévisions indiquent une multiplication par dix du nombre d'engins dans les prochaines années. Les scientifiques redoutent que la multiplication des projets, combinée à l'absence de normes contraignantes à l'échelle mondiale, ne compromette durablement la capacité de l'humanité à observer le ciel. L'étude de l'ESO fournit pour la première fois une base chiffrée pour évaluer l'ampleur des dégâts, espérant ainsi peser sur les décisions des régulateurs et des autorités spatiales.