Un basculement politique sans précédent
L’Amérique latine connaît un basculement politique de grande ampleur. La région compte actuellement onze pays gouvernés par des partis de droite, et d’autres pourraient basculer prochainement. Ce mouvement dépasse les clivages traditionnels : il va du centrisme au populisme, et se caractérise par l’émergence d’un nouveau conservatisme, souvent qualifié de « nouvelle droite ». Cette vague succède à des années de domination des partis de gauche dans de nombreux pays du sous-continent.
Des victoires électorales en série
Les dernières élections illustrent cette tendance. En Colombie, la victoire serrée d’Abelardo de la Espriella, bien que contestée par la gauche qui espère un renversement après l’examen des litiges électoraux, constitue un succès supplémentaire pour les forces d’extrême droite latino-américaines. Au Salvador, Nayib Bukele incarne cette ligne dure, tandis qu’en Argentine, Javier Milei a ouvert une ère marquée par un ultralibéralisme et un ultraconservatisme assumés. Au Chili, José Antonio Kast s’impose comme le président du « retour de l’ordre ». Au Brésil, le camp bolsonariste reste influent, Flavio Bolsonaro menant campagne contre les juges.
Un style trumpiste et un discours anti-élites
Ces dirigeants partagent un style politique commun, que des observateurs associent au trumpisme. Ils misent sur un discours anti-establishment, fustigeant « la caste politique » et les élites traditionnelles. Le désir de « dégagisme » de leurs électeurs les porte au pouvoir. À la fois ultralibéraux sur le plan économique et ultraconservateurs sur les valeurs, ils regardent souvent vers les États-Unis, imitant jusqu’à la caricature le style de l’ancien président Donald Trump.
La droite traditionnelle fragilisée
Pour le chercheur Thomas Posado, interrogé sur ces succès électoraux, l’extrême droite latino-américaine s’inscrit dans un cycle d’alternances systématiques qui se produisent depuis une dizaine d’années. Il souligne que la droite traditionnelle, encore plus que la gauche, est victime de cette vague. Les partis établis peinent à incarner le renouveau attendu par des populations lassées de la corruption et des promesses non tenues.
Dans plusieurs pays, la transition s’opère dans un climat de forte polarisation. Au Chili, l’arrivée de José Antonio Kast a coïncidé avec une promesse de rétablir l’ordre, alors que la police « n’avait plus le contrôle du pays », selon des observateurs. En Argentine, Javier Milei a rouvert le débat sur les années de dictature, provoquant des douleurs dans la société. Au Brésil, la Cour suprême est accusée par les bolsonaristes d’être « le bras droit du président Lula », indice des tensions entre les pouvoirs.
Un mouvement durable ?
Ce grand virage à droite est également le reflet d’une montée des populismes dans un contexte de crises économiques et sociales. La région, marquée par de fortes inégalités, voit émerger des figures qui promettent une rupture nette avec le passé, que ce soit en matière de sécurité, d’immigration ou de libéralisation économique. Les électeurs, séduits par un discours direct et souvent provocateur, tournent le dos aux partis traditionnels, qu’ils soient de gauche ou de droite.
La Colombie, avec l’élection contestée d’Abelardo de la Espriella, illustre la porosité des frontières entre droite classique et extrême droite. Le résultat serré du scrutin laisse planer une incertitude juridique, mais le camp au pouvoir entend bien mettre en œuvre son programme. Au Salvador, Nayib Bukele a déjà montré la voie avec une gestion autoritaire de la sécurité, applaudie par une partie de la population mais critiquée par les défenseurs des droits humains.
L’ampleur du phénomène interroge sur l’avenir démocratique de la région. Si la droite populiste semble en mesure de remporter des victoires électorales, ses méthodes et son rejet des contre-pouvoirs suscitent des inquiétudes. Le « vent de dégagisme » qui souffle sur l’Amérique latine pourrait encore porter de nouveaux visages, alors que d’autres pays pourraient basculer dans les mois à venir.