L’Espagne a entrepris de ranimer le projet d’une émission obligataire mutualisée au niveau de l’Union européenne, quelques mois après que la France a dû renoncer à cette ambition face à l’hostilité de plusieurs États membres. Cette nouvelle offensive diplomatique se heurte toutefois à un mur, les chancelleries les plus réticentes à toute mutualisation de la dette ayant d’ores et déjà signifié leur fin de non-recevoir.

« Hors de question, ça mérite de finir à la poubelle », a ainsi lancé un responsable d’une délégation nordique lors d’une récente réunion préparatoire, selon des propos rapportés par plusieurs participants. Cette formule sans ambages illustre le fossé qui sépare les partisans d’un endettement collectif – jugé indispensable pour financer la défense, la transition énergétique ou la compétitivité – et les capitales qui y voient une mise en commun inacceptable des risques budgétaires.

Un dossier que Paris n’a pas pu faire aboutir

L’exécutif français avait déjà tenté de convaincre ses partenaires de recourir à un nouvel emprunt européen, sur le modèle du plan de relance post-Covid « NextGenerationEU », qui avait permis à la Commission de lever 800 milliards d’euros sur les marchés. Mais Berlin, La Haye et les pays nordiques avaient alors opposé un veto catégorique, estimant que ce précédent devait rester exceptionnel et qu’il n’y avait pas lieu de créer un instrument permanent de mutualisation de la dette.

Aujourd’hui, c’est Madrid qui reprend le flambeau. Le gouvernement espagnol juge urgent de doter l’Union de moyens budgétaires supplémentaires pour répondre aux défis géopolitiques et industriels. Mais la manœuvre était attendue et les opposants ont rapidement réagi. Les mêmes arguments resurgissent : crainte de voir les pays les plus endettés profiter de la signature des mieux notés, refus de créer un « transfert budgétaire permanent » et volonté de préserver la discipline financière.

Un clivage toujours aussi marqué

Cette nouvelle initiative espagnole ravive le clivage historique entre, d’un côté, les États du Sud et de l’Est, souvent favorables à une plus grande solidarité financière, et de l’autre, les « frugaux » (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Danemark, Suède), pour qui la responsabilité budgétaire de chaque pays doit primer. Si la proposition espagnole devait être formellement déposée dans les semaines à venir, les diplomates pronostiquent déjà un blocage au Conseil européen, où les décisions financières d’envergure requièrent l’unanimité.

Les partisans de l’emprunt commun estiment pourtant que les circonstances actuelles – guerre en Ukraine, course aux subventions américaines et chinoises, urgence climatique – rendent ce débat inévitable. « On ne peut pas, d’un côté, demander aux Européens d’investir massivement dans la défense et la souveraineté économique, et de l’autre, leur refuser les outils pour le faire », plaide un diplomate espagnol.

Quelle issue pour le sommet de juin ?

Les chefs d’État et de gouvernement doivent aborder la question budgétaire lors du prochain Conseil européen de juin. En l’état, les positions semblent irréconciliables. Pour tenter de sortir de l’impasse, plusieurs pistes sont évoquées, comme le recours à un budget européen renforcé par des ressources propres – mais sans mutualisation des dettes nationales. L’Espagne et ses alliés jugent cette voie insuffisante, tandis que les frugaux ne veulent pas entendre parler d’un nouvel instrument d’endettement commun.

L’issue de ce bras de fer déterminera en grande partie la capacité de l’Union à financer ses priorités stratégiques dans les prochaines années. En attendant, la formule cinglante prononcée dans les couloirs de Bruxelles – « ça mérite de finir à la poubelle » – résume le rejet catégorique que continue d’inspirer l’emprunt européen dans une partie du continent.