Alors que 79 départements sont placés en vigilance canicule et que le thermomètre dépasse localement les 40 °C, une partie de la population active n’a d’autre choix que de continuer à travailler en plein air ou dans des environnements surchauffés. « Je n’ai pas le choix, il faut travailler », résume Hosam, un ouvrier rencontré à Bordeaux. Derrière cette phrase, des réalités multiples : cuisiniers, livreurs, agents de propreté, ouvriers du bâtiment ou saisonniers agricoles affrontent des conditions de travail de plus en plus éprouvantes, alors que les records de température s’enchaînent.
Des cuisines où la chaleur dépasse 50 °C
Dans les restaurants, l’atmosphère près des fourneaux devient vite irrespirable. « Devant les fourneaux, la température oscille entre 50 °C et 60 °C », témoignent des professionnels du secteur. Pourtant, interrompre le service en période de canicule reste impensable pour la plupart des établissements. Les cuisiniers jonglent avec des pauses plus fréquentes et une hydratation accrue, mais l’exposition à une chaleur extrême pendant des heures consécutives est quotidienne. La clientèle, elle, délaisse les terrasses, mais la demande intérieure ne faiblit pas toujours.
À Bordeaux, ouvriers du BTP et livreurs sous le soleil
Dans la métropole bordelaise, classée à plusieurs reprises parmi les villes les plus chaudes de France, les chantiers n’ont pas cessé. « Je n’ai jamais connu une chaleur comme ça, même au Soudan », confie un ouvrier travaillant sur le pont de Pierre, en pleine rénovation depuis l’été précédent. Pour se protéger, certains apportent leur propre matériel : Nicolas, par exemple, a installé une tonnelle rapportée de chez lui afin de ménager un coin d’ombre pendant les pauses. Les employeurs tolèrent parfois les manches retroussées, mais les pantalons de travail restent épais. « On n’a pas le choix, on s’adapte », explique-t-il.
Les livreurs à vélo ou en scooter, eux, sillonnent les rues sans abri. Killian, facteur depuis quelques mois, bénéficie de quelques aménagements horaires mais doit composer avec une chaleur qui monte dès le milieu de matinée. « On nous dit de boire beaucoup, mais il n’y a pas toujours de point d’eau sur la tournée », regrette un autre livreur.
Saisonniers des vignes : l’eau potable manque
À la périphérie de Bordeaux, la situation est encore plus critique pour les saisonniers étrangers employés dans les vignobles du Médoc et du Libournais. Dans le bidonville de Fouquerolle, près de 700 personnes, dont une centaine d’enfants, vivent avec un seul point d’eau. Sur huit robinets installés par la métropole, la moitié ne fonctionne pas. « Notre peur, c’est qu’il y ait des morts », s’alarme Adeline Grippon, coordinatrice régionale Aquitaine de Médecins du monde. L’ONG a lancé une alerte sanitaire le 19 juin auprès de l’Agence régionale de santé, de la préfète et des élus, dénonçant la dégradation « rapide et préoccupante » des conditions de vie, directement liée à l’insuffisance d’eau potable.
Dorina, installée sur le camp depuis plus d’un an, n’a pas pu travailler depuis trois jours à cause de la chaleur – trois jours sans salaire. Sa fille Anna-Maria, 16 ans, revient des vignes après avoir fait de l’effeuillage en plein soleil. Le soir, il faut tirer des bidons d’eau jusqu’à la caravane pour se laver et faire la vaisselle. La chaleur rend les nuits aussi pénibles, et les caravanes se transforment en fournaise.
À Paris, les agents de propreté s’organisent
Dans la capitale, le calme règne dans les rues habituellement animées. Les terrasses sont vides, les passants rares. Pourtant, Abdelkrim, agent de propreté d’une soixantaine d’années, avance sous un soleil écrasant. « Nous avons commencé à 5 h du matin pour avancer le plus possible avant que les températures ne deviennent encore plus élevées », explique-t-il. « Aujourd’hui, elles devraient atteindre 37 °C. Plus les heures passent, plus le travail devient difficile. »
Les autorités appellent à la prévention
Face à la récurrence des épisodes de chaleur, le ministère du Travail a rappelé le 22 mai, dans une instruction, que les vagues de chaleur « de plus en plus récurrentes et intenses » doivent être intégrées dans les démarches d’évaluation et de prévention des risques professionnels. Le document souligne une augmentation des malaises, des pertes de vigilance et des accidents liés à l’utilisation de machines. Pourtant, sur le terrain, les mesures concrètes restent inégales selon les secteurs et les employeurs.
Alors que les prévisions annoncent une poursuite de la canicule, les syndicats et associations appellent à un renforcement des protections. La question d’un droit de retrait en cas de chaleur extrême refait surface, mais de nombreux travailleurs, notamment précaires, hésitent à l’invoquer par crainte de perdre leur emploi ou leur revenu. « Prends-moi en photo, que les gens voient comment on travaille, que Macron voie comment je travaille », lance Hosam, avant de retourner à sa tâche, sous un soleil de plomb.