Il n'est pas encore 11 heures à Paris, mais le mercure frôle déjà les 30 °C. Dans le quartier de Châtelet, les terrasses sont vides, les trottoirs surchauffés déserts. Pourtant, Abdelkrim, agent de propreté sexagénaire, poursuit sa tournée, balai à la main. « Nous avons commencé à 5 h du matin pour avancer le plus possible avant que les températures ne deviennent encore plus élevées », raconte-t-il. « Aujourd'hui, elles devraient atteindre 37 °C. Plus les heures passent, plus le travail devient difficile et éprouvant. »
À Bordeaux, la situation est comparable. La métropole, qui a récemment décroché le titre de ville la plus chaude de France, enregistrait déjà le 15 juin une maximale de 35,4 °C, et la barre des 40 °C a été atteinte le week-end suivant. Hosam, livreur dans les rues de la ville, résume son quotidien avec amertume : « Je n'ai pas le choix, il faut travailler. Prends-moi en photo, que les gens voient comment on travaille, que Macron voit comment je travaille. Le visa de ma mère pour venir me voir en France a été refusé », a-t-il lancé en posant pour un photographe.
Des conditions proches de la limite du supportable
Dans les restaurants, l'atmosphère est encore plus étouffante. Devant les fourneaux, la température oscille entre 50 °C et 60 °C, rendant le travail presque insoutenable, mais il reste impensable d'arrêter le service. Les cuisiniers s'organisent comme ils peuvent, multipliant les pauses et les apports en eau.
Sur les chantiers du bâtiment, les ouvriers tentent également de s'adapter. Nicolas a apporté une tonnelle de chez lui pour aménager un coin d'ombre lors des pauses pour lui et son coéquipier. « On nous tolère les manches retroussées quand il fait chaud, mais nos pantalons tiennent chaud, on n'a pas le choix, on s'adapte », explique-t-il. Un autre ouvrier, originaire du Soudan, confie n'avoir jamais connu une telle chaleur, même dans son pays d'origine.
Killian, facteur depuis quelques mois, bénéficie de peu d'aménagements horaires. Comme beaucoup, il alterne entre tournées éreintantes et micro-pauses à l'ombre. Dans les rues, les livreurs à vélo ou en scooter pédalent sous un soleil de plomb, cherchant désespérément des zones d'ombre pour se rafraîchir entre deux commandes.
Précarité extrême dans les bidonvilles
Mais ce sont les saisonniers agricoles qui vivent sans doute la situation la plus critique. Aux portes de Bordeaux, près de 700 personnes, venues principalement de Roumanie, survivent dans le bidonville de Fouquerolle, le plus grand de la métropole. Presque tous travaillent dans les vignobles du Médoc et du Libournais. Le camp ne dispose que d'un seul point d'eau, installé par la métropole, et la moitié des tuyaux ne fonctionnent pas.
« En ce moment, c'est très difficile », confie Dan, qui rentre plus tôt des vignes car il est « impossible de travailler l'après-midi ». Il parcourt 300 mètres entre sa caravane et le robinet pour remplir un bidon qui lui sert de douche. Dorina, assise à l'ombre sur une chaise en plastique, s'énerve : voilà trois jours qu'elle n'a pas pu travailler à cause de la chaleur, trois jours qu'elle n'est pas payée. Sa fille Anna-Maria, 16 ans, rentre exténuée de l'effeuillage en plein soleil, doit ensuite tirer des bidons jusqu'au point d'eau pour se laver.
L'ONG Médecins du monde, qui assure un suivi médical tous les quinze jours dans ces camps, a lancé une alerte sanitaire le 19 juin à destination de l'Agence régionale de santé (ARS), de la préfète et des élus. La coordinatrice régionale Aquitaine de l'ONG, Adeline Grippon, alerte : « Sans eau, il y a de graves risques sanitaires. Notre peur, c'est qu'il y ait des morts. »
Un cadre juridique en renforcement
Face à la multiplication des épisodes caniculaires, les autorités tentent d'adapter la législation. Dans une instruction signée le 22 mai, le ministère du Travail rappelle que les vagues de chaleur « de plus en plus récurrentes et intenses » doivent être pleinement intégrées dans les « démarches d'évaluation et de prévention des risques professionnels ». Le document souligne une hausse des malaises, des pertes de vigilance et des accidents liés à l'utilisation de machines, poussant les pouvoirs publics à renforcer les mesures de prévention.
Sur le terrain, les entreprises d'insertion ne ralentissent pas la cadence, même pour désherber les villes en plein soleil. Une passante s'en indigne : « Même en plein soleil, on fait travailler les gens pour désherber, c'est ridicule. »
Alors que 79 départements étaient placés en vigilance canicule jaune et orange, la France tourne au ralenti dans ses zones urbaines. Mais pour ces travailleurs de première ligne, la pause n'est pas une option : la nécessité financière et le manque de protections adéquates les maintiennent en plein cœur de la fournaise, jour après jour.