Alors que la dette nationale américaine a franchi le cap des 39 000 milliards de dollars en mai dernier, l’intelligence artificielle (IA) est parfois présentée comme une solution miracle pour assainir les finances publiques. Une note de travail publiée mercredi par des économistes de la Brookings Institution et de la Réserve fédérale dépeint toutefois un tableau plus nuancé, voire inquiétant.

Selon ce document, une forte hausse de la productivité tirée par l’IA pourrait, en théorie, réduire le déficit budgétaire annuel des États-Unis d’environ 6 % du PIB actuellement à 2 %, soit l’équivalent de 2 200 milliards de dollars d’économies d’ici 2036. Cette amélioration proviendrait de l’augmentation des recettes fiscales générée par une économie plus productive, sans nécessairement augmenter les taux d’imposition, ainsi que de la réduction des inefficacités dans les programmes publics, en particulier dans le secteur de la santé où les coûts administratifs représentent un quart des dépenses.

Cinq facteurs de retournement

Pourtant, avertissent les auteurs, ce même boom de l’IA pourrait annuler plus de la moitié des gains escomptés à travers cinq effets pervers. Le premier de ces effets, détaillé dans l’étude, concerne l’allongement de la durée de vie. En améliorant le diagnostic médical, les traitements et l’efficacité des soins, l’IA pourrait réduire significativement les taux de mortalité. Or, une population plus âgée entraîne une hausse des dépenses de santé et de retraite, alourdissant la charge financière de l’État. Les économistes rappellent que des études cliniques portant sur des systèmes d’alerte précoce dopés à l’IA ont déjà montré des résultats encourageants, ce qui laisse présager un impact budgétaire non négligeable.

Les quatre autres facteurs, bien que non explicitement détaillés dans les extraits diffusés, sont présentés par les chercheurs comme des mécanismes de rétroaction susceptibles de rogner les bénéfices fiscaux initiaux. Selon la note, les précédents historiques – comme le boom d’Internet dans les années 1990, qui avait permis une réduction du déficit d’environ 60 % entre 1992 et 2002 avant que les gains ne s’évanouissent avec l’éclatement de la bulle – incitent à la prudence. Les économistes mettent en garde contre une érosion encore plus rapide des bénéfices liés à l’IA.

Un contexte de dette record

Cette analyse intervient alors que le débat sur la viabilité des finances publiques américaines s’intensifie. Sans réforme du Congrès, les fonds de réserve de la Sécurité sociale devraient être épuisés d’ici 2032, et ceux de Medicare un an plus tard. Les experts estiment qu’une solution durable passerait par une hausse des impôts, une réduction des prestations sociales, ou vraisemblablement une combinaison des deux. L’IA, faute de volonté politique pour engager ces réformes difficiles, est régulièrement invoquée comme une échappatoire budgétaire. L’étude de la Brookings et de la Fed en relativise fortement la portée.

Les auteurs concluent que les promesses de l’IA en matière de réduction de la dette publique sont pour moitié illusoires si les effets secondaires ne sont pas anticipés et gérés. La publication de ce travail de recherche relance le débat sur le coût réel de la transition technologique et la nécessité d’une planification budgétaire intégrant les conséquences macroéconomiques de l’intelligence artificielle.