Un signal parmi des milliers
En 2009, le télescope spatial Kepler de la NASA, lancé dans le but de détecter des exoplanètes par la méthode des transits, commence à scruter une région de la constellation du Cygne. Parmi les centaines de milliers d’étoiles observées, l’une d’elles, cataloguée KIC 8462852, attire rapidement l’attention des chercheurs. Son comportement lumineux est atypique : au lieu des baisses de luminosité régulières et périodiques qui signalent habituellement le passage d’une planète devant son étoile, cette étoile présente des effondrements de flux lumineux profonds, asymétriques et sans périodicité claire. Ces variations peuvent atteindre jusqu’à 22 % de sa luminosité totale, un niveau bien trop élevé pour être expliqué par le transit d’une planète de la taille de Jupiter.
Une découverte qui défie les modèles
Les données recueillies par Kepler entre 2009 et 2013 révèlent plusieurs épisodes de baisse de luminosité, dont les plus importants se produisent vers les jours 788 et 1510 de la mission. L’équipe du programme de science citoyenne Planet Hunters, qui participe à l’analyse des courbes de lumière, est la première à remarquer l’anomalie. En 2015, une étude menée par la chercheuse Tabetha Boyajian — qui donnera son surnom à l’étoile — et ses collègues publie une analyse détaillée de ces variations, sans parvenir à une explication définitive. Parmi les hypothèses envisagées figurent un essaim de comètes en désintégration, un nuage de poussière circumstellaire, ou encore les débris d’une collision planétaire.
La controverse de la mégastructure
La publication de l’étude de Boyajian suscite un vif intérêt médiatique et scientifique. L’absence d’explication naturelle convaincante conduit certains astronomes à envisager une hypothèse plus spéculative : la présence d’une mégastructure artificielle construite par une civilisation extraterrestre avancée — une « sphère de Dyson » partielle. Cette idée, bien que minoritaire dans la communauté, alimente des débats passionnés. En 2016, des observations menées par le radiotélescope de Green Bank dans le cadre du programme SETI ne détectent aucun signal radio cohérent en direction de l’étoile, ce qui réduit la plausibilité de l’hypothèse d’une intelligence extraterrestre, sans toutefois l’écarter complètement.
Des fluctuations persistantes
L’étoile continue d’être surveillée de près par de nombreux télescopes. En 2017, une campagne d’observation coordonnée, impliquant des observatoires au sol et dans l’espace, enregistre de nouvelles baisses de luminosité importantes. En mai 2017, l’étoile subit une diminution de sa luminosité de l’ordre de 3 % en quelques jours, suivie d’une autre baisse en juin. Ces événements confirment que les variations ne sont pas un phénomène historique isolé, mais un processus actif. L’année suivante, en 2018, une nouvelle série de creux lumineux est observée, tandis qu’en 2019, les astronomes enregistrent des fluctuations encore plus rapides et plus profondes, certaines durant moins d’une journée.
De multiples hypothèses en concurrence
Face à ces observations, plusieurs mécanismes sont proposés pour expliquer le comportement de l’étoile. La piste la plus largement acceptée aujourd’hui est celle d’un nuage de poussière circumstellaire, formé par la collision de deux planètes ou par la désintégration d’une comète de grande taille. Une autre hypothèse suggère que l’étoile pourrait être plus jeune qu’on ne le pensait, et encore entourée de matière en coalescence. L’idée d’une planète géante dotée d’un système d’anneaux étendus, ou d’un essaim de satellites troyens, a également été avancée, mais elle peine à expliquer la profondeur des variations observées. En parallèle, certains chercheurs ont suggéré que les variations pourraient être intrinsèques à l’étoile elle-même, liées à des cycles d’activité magnétique ou à de gigantesques taches stellaires, mais cette hypothèse ne concorde pas avec la forme des courbes de lumière.
Une étoile qui cache d’autres secrets
Au-delà de ses fluctuations lumineuses, KIC 8462852 présente d’autres particularités. Des observations spectroscopiques ont révélé qu’elle possède une compagne stellaire, une naine rouge située à environ 880 unités astronomiques (soit près de 132 milliards de kilomètres). Cette compagne pourrait jouer un rôle dans la dynamique du système, notamment en perturbant un nuage de comètes ou de planétésimaux. Par ailleurs, des études récentes ont montré que la luminosité globale de l’étoile a diminué de manière progressive sur plusieurs années, ajoutant une couche supplémentaire de complexité au puzzle.
Des échos dans d’autres étoiles
Depuis la découverte de l’étoile de Tabby, d’autres astres présentant des comportements similaires ont été identifiés. En particulier, l’étoile EPIC 204278916, observée par le télescope Kepler lors de sa mission K2, a montré des baisses de luminosité irrégulières pouvant atteindre 65 %. Comme pour KIC 8462852, les mécanismes à l’œuvre restent débattus. Ces analogies suggèrent que le phénomène ne serait pas unique, mais pourrait représenter une nouvelle classe d’objets célestes encore mal comprise.
Un mystère qui persiste
Plusieurs années après les premières observations, l’étoile de Tabby reste l’un des objets les plus intrigants de l’astronomie moderne. Aucune des hypothèses proposées n’a pu être confirmée de manière définitive, et de nouvelles observations sont nécessaires pour départager les modèles. La communauté scientifique continue de surveiller l’étoile, dans l’espoir que les prochaines fluctuations permettront de recueillir des données spectrales en temps réel, qui pourraient révéler la composition chimique du matériau occultant. En attendant, KIC 8462852 demeure un laboratoire naturel pour tester les limites de notre compréhension des systèmes planétaires.