Alors qu’un épisode de chaleur exceptionnel touche la France, l’Espagne et l’Italie depuis la fin mai, la géographe Magali Reghezza-Zitt — ancienne membre du Haut Conseil pour le climat — a accordé plusieurs entretiens pour analyser ce phénomène et esquisser les voies d’un avenir vivable. Dans son dernier ouvrage, « Bienvenue en 2055 » (Seuil), elle imagine un monde parvenu à la neutralité carbone, tout en rappelant avec force que le climat de notre enfance ne reviendra pas.

Un « ovni climatique » qui sidère les spécialistes

La vague de chaleur qui a débuté le 21 mai a été qualifiée d’« inédite, historique, exceptionnelle » par Météo-France. Le climatologue Christophe Cassou l’a même décrite comme un « ovni climatique ». Pour Magali Reghezza-Zitt, si les modèles scientifiques prévoyaient la possibilité d’un tel événement dans un climat en réchauffement, l’ampleur du phénomène n’en reste pas moins stupéfiante. « Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait, on est sur quelque chose de stupéfiant, sidérant, par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir, y compris lors de chaleurs extrêmes », explique-t-elle. La chercheuse souligne que cet épisode « échappe vraiment à toutes les mesures » enregistrées en France depuis 150 ans.

Interrogée sur la fréquence à laquelle de tels printemps pourraient survenir, elle répond que plus la crise climatique s’aggravera, plus ces phénomènes surviendront tôt dans l’année. Les projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et de Météo-France indiquent qu’au-delà d’un réchauffement de 2 °C, des vagues de chaleur exceptionnelles pourraient même se manifester dès la première quinzaine de mai. « Ça ne veut pas dire qu’on le vivra tous les ans, mais la période sur laquelle ces vagues de chaleur se produiront commencera de plus en plus tôt et se terminera de plus en plus tard, jusqu’en octobre », précise-t-elle.

Le constat sans appel : un changement de paradigme climatique

Pour Magali Reghezza-Zitt, une certitude s’impose : le climat que les générations actuelles ont connu pendant leur enfance est irrémédiablement révolu. « Nous ne connaîtrons plus jamais le climat que nous avons connu enfants », affirme-t-elle, résumant le basculement en cours. Cette déclaration intervient alors que la France semble globalement peu préparée à faire face à des phénomènes extrêmes aussi précoces et intenses, selon les observateurs.

« Bienvenue en 2055 » : le récit d’une transition réussie

Paru le 22 mai, l’ouvrage de Magali Reghezza-Zitt propose une prospective optimiste mais réaliste. Elle y décrit un monde en 2055 devenu neutre en carbone, après des décennies de transformations profondes. « J’ai désormais 77 ans et, au soir de ma vie, je regarde le chemin parcouru non sans fierté et avec un immense soulagement », écrit-elle dans ce livre.

Une société électrifiée et sobre

Dans ce futur imaginé par la géographe, plusieurs piliers structurent la vie quotidienne. D’abord, une électrification quasi totale : les énergies fossiles, responsables de 90 % du réchauffement, ont été abandonnées au profit de technologies bas carbone — énergies renouvelables et, dans certains pays, nucléaire. Les machines, les transports, le chauffage et la climatisation fonctionnent tous à l’électricité.

Ensuite, l’alimentation a été profondément modifiée. Les fruits et légumes de saison, locaux, et les légumineuses — lentilles, pois chiches — ont remplacé une grande partie de la consommation de viande. Les productions agricoles ont été relocalisées pour s’adapter aux nouvelles conditions climatiques et à la perte de biodiversité.

Moins de plastique, plus de réemploi

La réduction des déchets est un autre axe majeur. Les emballages superflus ont été traqués, les contenants réutilisables ou consignables généralisés, y compris pour les médicaments. Le vrac est devenu la norme. Le plastique a quasiment disparu, y compris des vêtements — les fibres synthétiques ont laissé place aux fibres animales et végétales, et les métiers manuels que connaissaient les générations précédentes ont été réhabilités. Les logements, mieux isolés, savent désormais produire du froid efficacement.

Enfin, une chasse au gaspillage a été menée, dans un contexte de fortes inégalités où jeter de la nourriture ou des vêtements à peine usagés est devenu socialement intolérable. Les villes, plus silencieuses grâce à la diminution du nombre de véhicules, privilégient les circuits courts pour réduire les transports de marchandises.

Un message d’espoir teinté d’urgence

Si le tableau dressé par Magali Reghezza-Zitt semble utopique, il repose sur des transformations qu’elle juge non seulement nécessaires mais encore possibles. La canicule de mai 2026, par son caractère sidérant, agit comme un avertissement brutal. Pour la chercheuse, l’enjeu n’est plus seulement d’atténuer le réchauffement, mais aussi d’adapter en profondeur nos sociétés à un monde qui, chaque année, ressemble un peu plus à celui qu’elle décrit dans son ouvrage.