L'administration américaine franchit une nouvelle étape dans la réflexion autour d'une participation publique au sein des géants de l'intelligence artificielle. Des conseillers du président Donald Trump ont engagé des discussions sur la structuration juridique et financière d'une telle prise de participation, selon des informations obtenues ces derniers jours. Ce projet, qui suscite l'intérêt aussi bien dans les cercles républicains que démocrates, pourrait aboutir à un mécanisme inédit de co-investissement public-privé dans le secteur technologique.

Des modalités en cours d'élaboration

Les échanges entre hauts responsables de la Maison-Blanche portent sur plusieurs paramètres clés : la nature des titres détenus par l'État (actions ordinaires, actions de préférence ou instruments hybrides), les conditions d'entrée et de sortie du capital, ainsi que les droits de vote associés à cette participation. Les conseillers économiques de Donald Trump, parmi lesquels le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, sont impliqués dans ces travaux préparatoires.

L'objectif affiché est de permettre à l'État américain de bénéficier des retombées financières de la croissance exponentielle du secteur de l'IA, tout en conservant un droit de regard sur les orientations stratégiques des entreprises concernées. Plusieurs sources proches des discussions évoquent un schéma inspiré des « golden shares » — actions spécifiques conférant un droit de veto sur certaines décisions —, mais adapté aux spécificités du secteur technologique.

Un rapprochement inattendu Trump-Sanders

L'idée d'une prise de participation publique dans les fleurons de l'IA a également été défendue par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont et figure de l'aile gauche du Parti démocrate. Ce dernier a plaidé pour que l'État devienne actionnaire à hauteur de 10 à 20 % des grandes entreprises d'IA, afin de capter une partie des profits et de financer des programmes sociaux. Bien que les motivations diffèrent — Sanders met l'accent sur la redistribution des richesses et la régulation, tandis que l'administration Trump insiste sur la compétitivité nationale et la sécurité économique —, les deux camps convergent sur le principe d'un actionnariat public.

Cette convergence est d'autant plus remarquable qu'elle intervient dans un contexte de méfiance croissante du Congrès américain, tant républicain que démocrate, envers le pouvoir concentré des grandes entreprises technologiques. Une proposition de loi bipartisan, présentée en mai dernier par des sénateurs des deux partis, vise à imposer des règles plus strictes en matière d'acquisitions et de pratiques commerciales dans l'IA.

Implications économiques et géopolitiques

Au-delà de l'aspect financier, les discussions portent également sur les implications en matière de souveraineté technologique. Les États-Unis cherchent à contrer l'influence croissante de la Chine dans le domaine de l'intelligence artificielle, et une participation publique pourrait faciliter le financement de projets stratégiques tout en garantissant que les technologies critiques restent sous contrôle américain.

Plusieurs entreprises concernées — sans être nommées officiellement — feraient partie des leaders du secteur comme OpenAI, Google DeepMind, Anthropic ou Meta. Aucune d'entre elles n'a commenté publiquement ces discussions, mais des responsables industriels ont fait savoir qu'ils suivaient de près les évolutions réglementaires.

Le calendrier de mise en œuvre reste incertain. Les conseillers de Donald Trump travaillent à un projet de texte qui pourrait être intégré à un futur paquet législatif sur l'innovation et la compétitivité. Une présentation officielle des grandes lignes est attendue dans les prochains mois, avant d'éventuelles consultations avec les acteurs du secteur.

Réactions mitigées

À Wall Street, la perspective d'une intervention de l'État dans le capital des entreprises d'IA suscite des réactions partagées. Certains analystes y voient un risque de politisation des décisions d'investissement, tandis que d'autres soulignent que des précédents existent — comme la participation du gouvernement fédéral dans General Motors après la crise de 2008 — et que le contexte actuel est celui d'une compétition mondiale exacerbée pour la suprématie en IA.

Du côté des associations de défense des consommateurs et des libertés numériques, les avis sont également contrastés. Si l'idée d'un contrôle public sur les entreprises d'IA est accueillie favorablement par certains comme un moyen d'encadrer le développement de ces technologies, d'autres redoutent une mainmise gouvernementale sur des secteurs essentiels de l'innovation.

Les prochaines semaines devraient permettre de préciser les contours définitifs de ce dispositif, dont l'annonce pourrait constituer un tournant dans la relation entre l'État fédéral et l'industrie technologique américaine.