Trois ans après la polémique qui avait entouré sa précédente création, l’autrice et metteuse en scène Rébecca Chaillon est de retour au Festival d’Avignon. Elle y dévoile « La Parabole du Seum », un spectacle hybride qui puise dans le théâtre, la danse, la musique et la performance pour dénoncer les mécanismes d’oppression liés au racisme, au sexisme et au mépris des corps gros.

Dans un entretien, l’artiste résume ainsi le traitement réservé aux personnes grosses dans la société : « Soit le corps gros est invisibilisé, soit il est haï et on veut le couper. » Cette phrase, devenue emblématique de son propos, illustre la double peine que subissent les corps qui ne correspondent pas aux normes dominantes. La pièce, dont le titre joue sur le mot « seum » – une expression d’origine arabe popularisée dans le langage jeune pour désigner un sentiment de colère ou de dépit –, entend transformer cette rage en force créatrice et politique.

Un spectacle « capharnaüm » au service d’une urgence

L’œuvre se présente comme une fresque fragmentée, un « capharnaüm artistique » où les scènes se succèdent sans chronologie linéaire. Sur scène, plusieurs interprètes incarnent des figures du quotidien ou des archétypes de l’oppression. La metteuse en scène y aborde aussi bien les violences policières que les injonctions à la minceur, le racisme ordinaire ou la condition des femmes noires. « Pour certaines personnes, l’urgence n’est pas une fable », affirme-t-elle, revendiquant un théâtre ancré dans les réalités sociales les plus brûlantes.

Cette approche se veut résolument politique. Rébecca Chaillon, qui se définit comme afroféministe, antispéciste et anticapitaliste, utilise la scène comme un espace de libération et de riposte. Elle dénonce l’instrumentalisation des corps racisés et grossophobes par les discours sécuritaires et identitaires. Le spectacle inclut des moments de danse, des projections vidéo et des interventions musicales, créant un rythme haletant qui empêche le spectateur de se complaire dans une posture contemplative.

Le retour après la tempête

En 2023, sa pièce « Carte noire nommée désir » avait suscité une vague de menaces et d’insultes de la part de groupuscules d’extrême droite, qui l’accusaient de faire la promotion d’un « racisme anti-blanc ». La polémique avait contraint le Théâtre du Rond-Point à renforcer la sécurité des représentations. Malgré ces attaques, Rébecca Chaillon n’a pas renoncé à son engagement. Elle revient avec « La Parabole du Seum » comme une réponse artistique à ceux qui cherchent à faire taire les voix dissidentes.

Le spectacle s’inscrit dans le cadre de la programmation off du Festival d’Avignon, où elle avait déjà présenté « Carte noire nommée désir » en 2023. Les organisateurs du off, tout en soutenant la liberté d’expression, se sont dits vigilants face aux risques de perturbations. Aucun incident n’a été signalé lors des premières représentations.

Un théâtre de la colère et de l’espoir

Loin de se limiter à une critique acerbe, la pièce propose aussi des moments de grâce et de complicité entre les comédiens. La chorégraphie collective, les chants et les chœurs créent une communauté éphémère sur le plateau, invitant le public à partager un instant de résistance joyeuse. « La Parabole du Seum » n’est pas un simple réquisitoire : c’est une tentative de réinventer des formes de vie et de solidarité face à la violence du monde.

La critique salue une œuvre « nécessaire » et « dérangeante », qui bouscule les conventions théâtrales et les certitudes du spectateur. Certains détracteurs, au sein de la droite conservatrice, y voient un « spectacle de propagande ». Mais pour la majorité des observateurs, le travail de Rébecca Chaillon s’impose comme l’une des propositions les plus fortes de cette édition du festival, par sa radicalité formelle et sa sincérité politique.

Prolongement d’un engagement multiple

Parallèlement à son travail scénique, l’artiste continue de militer au sein de collectifs antiracistes et féministes. Elle intervient régulièrement dans des débats sur les discriminations et l’inclusion dans les institutions culturelles. Son retour à Avignon, après les attaques subies, est perçu comme un symbole de résilience face aux tentatives d’intimidation.

« La Parabole du Seum » se joue jusqu’à la fin du festival, dans une salle de la périphérie d’Avignon. Les représentations affichent déjà complet pour plusieurs dates, preuve que le public est au rendez-vous pour ce théâtre de combat.