Le 15 juillet, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale a rendu public un rapport qui dresse un tableau alarmant de la politique française d’accueil des data centers. Menés par la députée écologiste Cyrielle Chatelain, rapporteuse, et présidés par le macroniste Philippe Latombe, ces travaux de six mois mettent en lumière un « laisser-faire » qui, selon les auteurs, favorise la mainmise des géants américains du numérique – Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft – sur les infrastructures de données en France.

Une explosion prévue de la consommation électrique

Le rapport chiffre la puissance électrique que pourraient atteindre les data centers français dans les cinq ans à venir : jusqu’à 15 gigawatts (GW), soit l’équivalent d’environ 24 % de la capacité nucléaire nationale. Ces besoins, contractualisés pour la plupart en 2025 et 2026, proviennent « principalement des hyperscalers », ces opérateurs spécialisés dans l’intelligence artificielle. La commission met en garde contre un « risque d’accaparement de la production électrique par des opérateurs extra-européens ».

À plus long terme, les trajectoires de consommation du secteur pourraient atteindre environ 50 térawatts-heures (TWh) à l’horizon 2050, contre 8 TWh actuellement, selon les projections citées dans le document. Ce chiffre interroge la compatibilité du développement numérique avec les objectifs climatiques et la sécurité d’approvisionnement du pays.

Un soutien public jugé « effréné »

Le rapport dénonce une politique gouvernementale qu’il qualifie de « soutien effréné au développement des projets ». Il rappelle qu’en février 2025, le président de la République, Emmanuel Macron, avait annoncé 109 milliards d’euros d’investissements privés attendus pour implanter des centres de données en France, majoritairement en provenance des Émirats arabes unis. Des mesures d’accélération ont été prises : réduction des délais de raccordement au réseau électrique géré par RTE, identification de 65 sites prioritaires pour faciliter la recherche de foncier, le tout « sans aucune prise en compte du profil des futurs exploitants », regrette le texte.

Impacts environnementaux et fiscaux

La commission liste les conséquences environnementales des data centers : consommation de foncier, pollution atmosphérique liée aux générateurs de secours, usage de fluides frigorigènes contenant des PFAS – substances dites « éternelles » – pour le refroidissement, et création d’îlots de chaleur urbaine. Ces installations sont « loin d’être neutres pour l’environnement », souligne le rapport.

Sur le plan économique, les auteurs pointent un déséquilibre. Auditionnée par la commission, Ophélie Coelho, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste des usages du numérique, a estimé que les retombées pour les territoires d’accueil sont modestes. « Assez peu pour les pays européens qui les accueillent, car les grandes multinationales font tout pour ne pas payer d’impôts », a-t-elle déclaré. « En termes de valeur nette, nous sommes plutôt clients : nous leur donnons de l’argent tout en acceptant que leurs infrastructures puisent dans les ressources de nos territoires, que ce soit l’énergie ou l’eau. »

Une alerte sur la souveraineté des données

Au-delà des aspects énergétiques et écologiques, les rapporteurs s’inquiètent d’un « volume considérable de données personnelles » hébergé dans des centres soumis à « l’extraterritorialité du droit ». Ils avertissent que « les citoyens et entreprises risquent de ne plus être protégés par les législations française ou européenne », exposant le pays à une dépendance stratégique vis-à-vis des acteurs étrangers.

Un écho aux tensions locales

Ce rapport intervient alors que plusieurs projets de data centers suscitent des oppositions, notamment près de Valence où un projet a été suspendu, et à Fouju (Seine-et-Marne), où le plus grand centre de données d’Europe est contesté. Les conclusions de la commission d’enquête donnent un cadre national à ces mobilisations locales, en pointant l’absence de stratégie d’évaluation préalable.

Le document appelle à « reprendre la main » sur l’installation des centres de données, en renforçant le contrôle des impacts, en conditionnant les aides publiques et en garantissant une meilleure répartition territoriale des retombées. Reste à savoir si le gouvernement tiendra compte de ces recommandations, alors que la France s’est fixée pour objectif de devenir un pôle européen de l’intelligence artificielle.