La Coupe du monde 2026 s'annonce comme la compétition la plus polluante de l'histoire du football, mais aussi la plus silencieuse sur le plan écologique. À la veille du coup d'envoi, le constat est sans appel : la Fifa a abandonné toute prétention à la neutralité carbone et assume un gigantisme porté par la seule logique de croissance économique.
Des déplacements aériens record
L'empreinte carbone de cette édition, organisée sur le territoire de trois pays — États-Unis, Mexique, Canada —, devrait dépasser toutes les précédentes. La cause principale réside dans les distances considérables que supporters et équipes devront parcourir, presque exclusivement en avion. Contrairement au Mondial 2022 au Qatar, qui avait nécessité la construction de huit stades, celui-ci s'appuie sur des infrastructures existantes. Mais cet avantage est anéanti par l'impact colossal du transport aérien. Au Qatar, en 2022, l'empreinte des déplacements locaux était déjà problématique, de nombreux supporters logeant dans des pays voisins et effectuant des allers-retours quotidiens en avion.
Une fuite en avant assumée
Pour Jérôme Latta, cofondateur des Cahiers du football et observateur de longue date des dérives du football professionnel, cette inflation est le résultat d'une logique implacable. « Le problème des grandes compétitions internationales de football, c'est leur course au gigantisme », explique-t-il. Cette année, la Coupe du monde passe de 32 à 48 équipes, un bond sans précédent. L'Euro est passé de 16 à 24 équipes en 2016, et la nouvelle formule de la Ligue des champions ajoute 64 matchs à son calendrier. « Cette logique est alimentée essentiellement par la quête d'une croissance économique sans limite », ajoute-t-il, soulignant que l'objectif est toujours d'augmenter les revenus de la Fifa ou de l'UEFA. Le discours officiel, qui présente cette expansion comme une ouverture à de nouvelles nations et une redistribution des revenus pour « développer le football », sert selon lui à étouffer toute considération écologique.
Un silence assourdissant sur le climat
Le contraste est frappant avec le Mondial 2022. À l'époque, la Fifa avait fait de la neutralité carbone un argument marketing, s'appuyant sur des estimations biaisées, des crédits carbone douteux et des promesses non tenues — comme celle de démonter plusieurs stades, qui sont toujours intacts quatre ans après. « Pour cette édition-ci et les suivantes, il n'y a même plus de discours prétendument environnemental », déplore Jérôme Latta. Il note que les dernières publications de la Fifa sur les impacts environnementaux datent de trois ou quatre ans et que sa propre « stratégie climat » est « manifestement abandonnée ».
Le football comme outil de soft power
L'exploitation géopolitique du sport n'est pas nouvelle : on peut la faire remonter aux Jeux olympiques de 1936, aux Coupes du monde de 1934 et 1938 instrumentalisées par Mussolini, ou à l'édition 1978 organisée sous la junte argentine. Mais elle prend aujourd'hui une dimension nouvelle avec les moyens illimités des pétro-États. « Ce que le Qatar a démontré en 2022, c'est l'efficacité redoutable de cette géopolitique par le sport », estime le sociologue. Malgré les contestations, le bilan pour l'image du Qatar est « extrêmement positif ». Pour les États-Unis, la candidature attribuée en 2018 durant le premier mandat de Donald Trump s'explique par la nécessité de pays dotés de moyens suffisants pour accueillir 48 équipes, dans un contexte où les États-Unis sont le pays du marketing sportif et des industries du divertissement.
Une contestation étouffée par la fascination
Jérôme Latta, qui suit depuis vingt-cinq ans les dérives du football professionnel — gigantisme, financiarisation, complicité avec des régimes autocratiques —, tire une leçon amère : « Le football exerce un tel pouvoir de fascination qu'il emporte toute autre considération. » Malgré les promesses de durabilité, le Mondial 2026 illustre l'incapacité des instances sportives à se réformer, prisonnières d'une logique de croissance qui écrase les enjeux climatiques.