La Coupe du monde de football 2026, présentée par ses organisateurs comme l'édition « la plus verte de l'histoire », s'annonce paradoxalement comme la plus polluante jamais organisée. Les premières évaluations de son empreinte carbone, croisées par plusieurs sources, mettent en lumière une contradiction majeure entre les engagements affichés et la réalité d'un événement dont la démesure même semble incompatible avec les objectifs climatiques.
Un format XXL aux conséquences environnementales massives
Pour la première fois, la compétition réunit 48 équipes – contre 32 lors des éditions précédentes – et se déploie sur trois pays : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Les matchs se jouent dans seize villes différentes, parfois distantes de plusieurs milliers de kilomètres. Cette fragmentation géographique inédite impose des déplacements aériens considérables pour les équipes, les officiels, les médias et, surtout, pour des millions de supporters.
Les principales sources d'émissions identifiées sont, traditionnellement, le transport aérien et les déplacements des spectateurs. Cependant, l'ampleur du territoire nord-américain et l'absence d'un réseau ferroviaire à grande vitesse comparable à celui de l'Europe accentuent la dépendance à l'avion. Les estimations avancent que la simple flotte aérienne dédiée aux participants et au public pourrait générer une empreinte carbone équivalente à plusieurs fois celle de l'intégralité de la Coupe du monde 2022 au Qatar, pourtant déjà critiquée pour son bilan climatique.
Le fossé entre le discours « vert » et les émissions réelles
Les promoteurs de la candidature nord-américaine avaient mis en avant des engagements forts en matière de développement durable, incluant la compensation carbone et l'utilisation d'énergies renouvelables dans les stades. Pourtant, les données issues des études d'impact préliminaires dressent un tout autre tableau. Le nombre de vols long-courriers nécessaires pour rallier les différentes villes hôtes, couplé à l'afflux de voyageurs internationaux, risque d'annihiler tous les efforts locaux de réduction des émissions.
Plusieurs observateurs font remarquer qu'aucun mécanisme contraignant de plafonnement des émissions n'a été mis en place. Les engagements de compensation, souvent critiqués pour leur opacité et leur efficacité discutée, peinent à convaincre les associations environnementales. Ces dernières soulignent que l'empreinte globale du Mondial 2026 pourrait être supérieure à celle de plusieurs éditions précédentes cumulées.
Des infrastructures pétrolières et gazières sous les projecteurs
La dimension politique de l'événement ajoute une couche de complexité. Les États-Unis, hôte principal, figurent parmi les plus grands producteurs mondiaux d'hydrocarbures. Plusieurs des stades retenus se situent dans des régions où l'industrie pétrolière et gazière est prédominante. Cette proximité symbolique entre le sport événementiel et le secteur fossile alimente les critiques d'un « greenwashing » à grande échelle.
Le Canada, de son côté, est également un important producteur de pétrole, notamment en Alberta, et le Mexique possède une industrie pétrolière nationale historique. La tenue d'un événement sportif de cette envergure dans ces pays pose la question du message envoyé alors que la communauté internationale s'efforce de réduire sa dépendance aux énergies fossiles.
Un avenir climatique sacrifié sur l'autel du spectacle ?
Alors que les premiers coups d'envoi se rapprochent, le débat s'intensifie sur la compatibilité entre le gigantisme sportif et les impératifs climatiques. Les organisateurs continuent de défendre leur bilan, insistant sur les innovations technologiques mises en place et les projets de reforestation. Mais les chiffres, eux, semblent implacables : la quantité de dioxyde de carbone émise par cette Coupe du monde risque d'établir un record peu enviable.
Cette situation ravive la polémique récurrente autour de l'organisation de grands événements sportifs internationaux. Si la FIFA a fait de la durabilité un axe stratégique pour ses futures compétitions, la réalité de l'édition 2026 illustre la difficulté de concilier une expansion commerciale continue – plus d'équipes, plus de matchs, plus de spectateurs – avec une réelle diminution de l'impact environnemental.
L'effet d'aubaine des compensations carbone remis en question
Le recours aux crédits carbone pour atteindre la « neutralité » est également au cœur des critiques. Des études récentes sur les marchés volontaires du carbone montrent que de nombreux projets de compensation ne génèrent pas les réductions d'émissions promises, soit parce qu'ils auraient eu lieu de toute façon (additionnalité), soit parce qu'ils surestiment leur impact. Dans ce contexte, la promesse d'une Coupe du monde « neutre en carbone » repose sur des bases fragiles.
Les experts appellent à une transparence totale sur le calcul de l'empreinte, incluant les émissions indirectes liées à la construction ou la rénovation des infrastructures, à la production de nourriture et de marchandises, ainsi qu'à la gestion des déchets. Jusqu'à présent, les chiffres officiels communiqués restent partiels et ne couvrent pas l'intégralité du périmètre de l'événement.
Vers un nécessaire changement de modèle ?
Au-delà de la polémique sur les chiffres, c'est le modèle même de l'événement sportif planétaire qui est interrogé. La multiplication des compétitions internationales, l'augmentation du nombre de participants et la recherche constante d'audiences records entrent en collision frontale avec les objectifs de l'accord de Paris sur le climat. Des voix, de plus en plus nombreuses, s'élèvent pour réclamer une refonte en profondeur de l'organisation des tournois : rotation continentale plus stricte, limitation des distances entre les sites, développement de transports bas-carbone ou encore réduction de la fréquence des compétitions.
Pour l'heure, la Coupe du monde 2026 se déroulera dans un format sans précédent. Ses organisateurs assurent que les leçons de cette édition serviront à améliorer les suivantes. Mais le gouffre entre l'ambition affichée et l'empreinte réelle illustre, une fois de plus, la difficulté de réconcilier le sport business avec l'urgence climatique.