L'emballement autour de l'intelligence artificielle pourrait déboucher sur une récession internationale et anéantir une grande partie des emplois de la classe moyenne, selon les mises en garde formulées par la Banque des règlements internationaux (BRI).

Dans son rapport annuel publié ce week-end, l'institution réputée pour avoir anticipé la crise des subprimes au milieu des années 2000 s'inquiète du caractère potentiellement insoutenable de l'essor technologique actuel, qui sous-tend la vigueur de l'économie américaine et dont l'importance grandit pour d'autres nations.

Investissements colossaux et précédents historiques

Cinq entreprises américaines – parmi lesquelles Microsoft, Meta et Amazon – devraient consacrer environ 1 000 milliards de dollars (1 450 milliards de dollars australiens) sur les douze prochains mois à des infrastructures liées à l'IA. Cette vague d'investissements, ajoutée aux dépenses déjà réalisées, devrait normalement stimuler la productivité des États-Unis, qui surpasse déjà celle du reste du monde.

Mais la BRI estime que cette frénésie d'investissements présente des similitudes troublantes avec plusieurs « manies » passées : la construction des canaux dans les années 1830, l'« exubérance de l'électrification » des années 1920 et la bulle Internet de la fin des années 1990. Chacune de ces époques s'est achevée par un retournement économique douloureux.

« Ces épisodes se sont terminés par un renversement de l'investissement, entraînant des récessions dans l'ensemble de l'économie », écrit l'institution dans son analyse. « L'ampleur et le rythme du boom actuel de l'investissement dans l'IA, accompagnés d'attentes de gains de productivité importants, ressemblent à ces précédents, ce qui met en évidence les risques de baisse potentiels à court terme. »

Un risque de substitution accélérée des travailleurs

Au-delà du spectre de la récession, la BRI alerte sur les conséquences sociales du déploiement de l'intelligence artificielle. Alors que les partisans de la technologie affirment que les pertes d'emplois seront compensées par la création de nouveaux métiers – dont certains n'existent pas encore –, l'institution se montre sceptique.

Selon elle, le « déplacement de main-d'œuvre » pourrait s'intensifier. « Contrairement aux technologies générales précédentes, l'IA concurrence directement les capacités cognitives humaines, ce qui pourrait réduire les possibilités pour les travailleurs de monter dans la chaîne de valeur ou de trouver de nouvelles tâches non perturbées », note le rapport.

Pour l'heure, un tel phénomène ne s'est pas encore produit à grande échelle. Mais des signes d'ajustement se manifestent. Les analystes qui suivent les grandes entreprises constatent un nombre croissant d'entre elles envisageant de remplacer des employés par des systèmes automatisés. Aux États-Unis, les sociétés qui utilisent le plus l'IA affichent une productivité plus forte, mais une croissance de l'emploi plus faible que les secteurs qui n'y recourent pas.

Un risque de « krach » de l'investissement

L'autre menace majeure identifiée par la BRI est financière : tous les capitaux engagés dans l'IA pourraient ne pas générer les rendements escomptés. La concurrence intense dans le secteur fait peser un risque réel d'échec pour les entreprises qui ont dépensé des milliards dans cette technologie.

« Une déception sur les retours sur investissement pourrait déclencher un retrait soudain du financement et transformer le boom des dépenses d'investissement en un effondrement prolongé, avec des répercussions potentielles sur les conditions financières », prévient la banque.

En Australie, les dépenses consacrées aux centres de données et aux infrastructures d'IA atteignent des niveaux records, notamment en Nouvelle-Galles du Sud et dans l'État de Victoria, et pourraient dépasser en ampleur le boom minier du milieu des années 2010. Les recherches locales n'ont pas encore mis en évidence une « apocalypse de l'emploi liée à l'IA », mais des signes montrent que les recrutements ont été plus faibles dans les professions les plus exposées au remplacement par la technologie.

La BRI appelle donc à la vigilance face à une « exubérance de l'IA » qui, si elle se révélait infondée, pourrait avoir des conséquences économiques et sociales dévastatrices.