L’instabilité énergétique que traverse la Russie se répercute désormais sur ses voisins d’Asie centrale. Alors que le pays doit faire face à une pénurie de carburant qui le contraint à importer de l’essence depuis l’Inde, les républiques d’Asie centrale – longtemps dépendantes des exportations russes – subissent des ruptures d’approvisionnement et une flambée des prix. Cette situation inédite fragilise un équilibre énergétique régional patiemment construit depuis l’époque soviétique.
La pénurie en Russie s’explique par plusieurs facteurs convergents. D’une part, la demande intérieure a bondi pendant la saison estivale et les travaux agricoles. D’autre part, la fermeture de plusieurs raffineries – dont l’une des plus grandes, touchée par une attaque de drone ukrainien – a réduit la capacité de production. Enfin, les sanctions internationales compliquent l’accès aux pièces détachées et aux technologies nécessaires à l’entretien des infrastructures pétrolières.
Une dépendance historique mise à mal
Le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan comptent traditionnellement sur la Russie pour une part substantielle de leur approvisionnement en carburant. Les raffineries russes fournissaient jusqu’à récemment des volumes stables à des prix préférentiels, dans le cadre d’accords liés à l’Union économique eurasiatique. Mais depuis plusieurs semaines, Moscou a drastiquement réduit, voire suspendu, les exportations vers ces pays afin de prioriser son marché intérieur.
Les autorités kazakhes ont confirmé une baisse significative des livraisons d’essence et de gazole en provenance de Russie. Selon des responsables d’Astana, cette situation a entraîné une hausse des prix à la pompe et des files d’attente dans les stations-service de plusieurs régions. Des observateurs notent que la pénurie frappe durement les régions rurales, où les agriculteurs peinent à faire fonctionner leurs machines lors des récoltes.
Des répercussions économiques et sociales
Au Kirghizistan et au Tadjikistan, les conséquences sont encore plus graves. Ces deux pays, dépourvus de raffineries modernes, dépendent presque exclusivement des importations de carburant en provenance de Russie pour leurs transports, leur agriculture et leur production d’électricité. Des rapports font état de pénuries aiguës dans certaines zones, avec des prix du carburant ayant doublé en l’espace de quelques semaines. Des manifestations locales ont été signalées, la population exprimant son mécontentement face à la flambée des coûts de transport et des denrées alimentaires.
L’Ouzbékistan, bien que disposant de ses propres ressources pétrolières, importe également des produits raffinés de Russie. Le gouvernement ouzbek a annoncé des mesures d’urgence pour tenter de diversifier ses approvisionnements, notamment en se tournant vers le Kazakhstan et le Turkménistan, mais les volumes disponibles restent limités. Le Turkménistan, de son côté, a vu ses exportations de gaz naturel vers la Russie augmenter, mais cela ne compense pas les difficultés d’accès aux carburants pour son marché intérieur.
Un enjeu géopolitique régional
Cette crise intervient alors que la Russie cherche à renforcer son influence en Asie centrale, région considérée comme son « étranger proche ». La pénurie de carburant affaiblit son levier politique et économique auprès de ses partenaires. Des experts estiment que cette situation pourrait pousser les pays d’Asie centrale à accélérer leur diversification énergétique, en se tournant vers des fournisseurs alternatifs comme la Chine, l’Iran ou le golfe Persique, ou en développant leurs propres capacités de raffinage.
Par ailleurs, la Russie a également dû importer de l’essence depuis l’Inde, un renversement de situation notable pour un pays qui était l’un des plus grands exportateurs mondiaux de produits pétroliers. Cette importation indienne, bien que modeste en volume, illustre la profondeur de la crise intérieure russe. Les autorités russes ont reconnu l’existence d’une « certaine pénurie » et ont engagé des discussions pour assurer un approvisionnement minimal à leurs alliés d’Asie centrale.
Les conséquences à long terme pour la sécurité énergétique de la région restent incertaines, mais cette crise marque un tournant dans les relations énergétiques post-soviétiques. Les pays d’Asie centrale, confrontés à la défaillance de leur fournisseur traditionnel, pourraient être contraints de repenser en profondeur leur stratégie énergétique.