L'entrée au Panthéon de Marc Bloch, historien de renom et résistant fusillé en 1944, s'est déroulée mardi 23 juin dans un climat de controverse politique. La famille du défunt a choisi d'exclure le Rassemblement national (RN) des invités officiels, estimant que la présence du parti d'extrême droite constituerait une contradiction insoutenable avec l'héritage antifasciste de l'historien.
« Le Rassemblement national, ce sont les héritiers de la Waffen-SS qui a assassiné mon grand-père », a déclaré la petite-fille de Marc Bloch, justifiant cette décision. Ses propos, largement repris, ont déclenché une vive riposte des responsables du RN.
Accusations et contre-accusations
Plusieurs cadres du parti, en particulier sur les réseaux sociaux, ont immédiatement dénoncé une « instrumentalisation politique » de l'hommage national. Ils ont alors attaqué le Parti communiste français (PCF), l'accusant d'avoir « trahi » la France pendant l'Occupation et d'avoir « collaboré » après le pacte germano-soviétique de 1939. Certains ont même affirmé que les communistes auraient été les « vrais responsables » de l'assassinat de Marc Bloch, une affirmation démentie par tous les historiens.
Une réécriture contestée de l'histoire
Cette offensive s'inscrit dans une stratégie plus large de la formation dirigée par Jordan Bardella : tenter de mettre à distance les origines collaborationnistes du Front national, fondé en 1972 par d'anciens miliciens et des nostalgiques du régime de Vichy, notamment Pierre Bousquet, ancien de la Waffen-SS. En réaction à l'éviction du Panthéon, des porte-parole du RN ont cherché à inverser les rôles en présentant leur parti comme le véritable défenseur de la mémoire résistante, accusant les communistes d'en être les fossoyeurs.
Plusieurs historiens et associations mémorielles ont dénoncé cette tentative de falsification. Le rôle des communistes dans la Résistance est pourtant bien documenté : environ 75 000 fusillés pour faits de résistance, dont une majorité de communistes, et le PCF était qualifié de « parti des 75 000 fusillés ». Le pacte germano-soviétique, qui a duré moins de deux ans, a été immédiatement rompu après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne en juin 1941, date à partir de laquelle les communistes ont rejoint massivement la lutte armée.
Un précédent régulier
Ce n'est pas la première fois que le RN est accusé de distordre les faits historiques. En 2018, le parti avait déjà suscité la polémique en refusant de qualifier le maréchal Pétain de « traître ». Plus récemment, en mai 2025, la présidente du groupe RN à l'Assemblée nationale, Marine Le Pen, avait estimé que la France n'était « pas responsable » de la rafle du Vel' d'Hiv', en contradiction avec la position officielle de l'État français. Ces positions sont régulièrement dénoncées par les historiens comme des tentatives de « révisionnisme ».
La famille Bloch reste ferme
Interrogée après la cérémonie, la famille de Marc Bloch a confirmé que l'exclusion du RN était « une question de principe ». « Mon grand-père a été arrêté par la Gestapo, torturé et fusillé parce qu'il refusait la barbarie nazie. Il serait révolté de voir ceux qui en sont les héritiers spirituels se réclamer de son combat », a ajouté sa petite-fille.
Le gouvernement, par la voix du ministre de la Culture, a pris acte de la décision de la famille, rappelant que « l'organisation de la cérémonie d'hommage national appartient aux proches du disparu, après validation du protocole républicain ». Aucune suite judiciaire n'a été engagée par le RN, qui a toutefois annoncé vouloir « poursuivre le combat pour que la vérité historique soit rétablie ».
Des historiens montent au créneau
Plusieurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale ont publié une tribune commune pour dénoncer « une manipulation grossière de l'histoire ». Ils rappellent que Marc Bloch, cofondateur de l'école des Annales, a été un résistant de la première heure, membre du mouvement Franc-Tireur, et qu'il a été fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944. Rien, dans son parcours, ne le rattache à l'extrême droite, bien au contraire.
« Le RN tente de se blanchir en attaquant les communistes, mais les faits sont têtus : les seuls fusillés pour faits de résistance dont le parti peut se réclamer sont ses propres fondateurs, qui portent l'uniforme de la Waffen-SS », résume un historien spécialiste de l'Occupation.
La polémique ne semble pas près de s'éteindre. Alors que la nation rendait hommage à l'un de ses plus grands intellectuels, l'extrême droite a choisi d'engager une bataille mémorielle qui, selon les observateurs, pourrait marquer durablement la vie politique française.