Un avertissement académique

L’historien allemand Peter Schöttler a profité d’un colloque organisé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour mettre en garde contre une possible instrumentalisation nationaliste de la mémoire de Marc Bloch. Selon lui, la figure de l’historien et résistant, mort fusillé par la Gestapo en 1944, est aujourd’hui convoitée par des courants politiques qui cherchent à s’approprier son héritage intellectuel à des fins identitaires.

Une panthéonisation sous haute vigilance

Le débat intervient alors que l’État français envisage de transférer les cendres de Marc Bloch au Panthéon, une décision qui suscite des inquiétudes dans le milieu universitaire. Peter Schöttler a souligné que l’auteur de « L’Étrange Défaite » et cofondateur des Annales d’histoire économique et sociale ne saurait être réduit à un symbole patriotique ou nationaliste. Il a rappelé que Bloch était un Européen convaincu, un humaniste et un scientifique attaché à la rigueur critique, valeurs qui s’opposent frontalement à tout discours de fermeture identitaire.

La fabrique intellectuelle d’un historien engagé

Le colloque, qui a réuni plusieurs chercheurs, a permis d’explorer en profondeur la « fabrique intellectuelle » de Marc Bloch. Les interventions ont mis en lumière la méthode de travail de l’historien, son souci du détail documentaire et sa volonté d’écrire une histoire totale, capable d’embrasser les dimensions sociales, économiques et culturelles des sociétés passées. Pour Peter Schöttler, c’est précisément cette complexité qui risque d’être gommée si l’on se contente d’une vision hagiographique ou partisane.

Un appel à la prudence

Devant un auditoire composé d’étudiants et de collègues, l’historien allemand a exhorté les responsables politiques et les médias à éviter toute simplification abusive. Il a insisté sur la nécessité de préserver la mémoire de Bloch dans toute sa richesse, sans la réduire à un étendard commémoratif. « Marc Bloch n’était pas un patriote aveugle, mais un intellectuel qui a su allier engagement civique et exigence scientifique », a-t-il déclaré, en substance.

Un héritage toujours actuel

La mise en garde de Peter Schöttler intervient dans un contexte où plusieurs figures historiques sont régulièrement mobilisées pour légitimer des discours souverainistes ou identitaires. L’historien a estimé que la panthéonisation, si elle se concrétise, devra s’accompagner d’un travail pédagogique et critique sur l’œuvre et la vie de Bloch, sous peine de voir son nom détourné. Plusieurs participants au colloque ont partagé cette préoccupation, appelant à une vigilance collective face aux récupérations politiques.

De la recherche à la mémoire publique

Le colloque de l’EHESS a également été l’occasion de revenir sur les apports méthodologiques de Marc Bloch, notamment sa conception de l’histoire comme science du passé humain, ouverte aux autres disciplines. Les discussions ont montré combien sa pensée reste féconde pour comprendre les enjeux contemporains, en particulier dans le champ des migrations, de la citoyenneté et de la construction européenne. Pour Peter Schöttler, c’est cet héritage critique qu’il faut défendre, plutôt qu’un portrait figé et instrumental.

Une réaction prudente des autorités

Du côté des pouvoirs publics, aucune déclaration officielle n’a été faite à ce stade sur les modalités précises d’une éventuelle panthéonisation. Toutefois, des sources proches du dossier indiquent que les réserves émises par le monde académique sont prises en compte. Le gouvernement aurait ainsi demandé à des historiens de constituer un dossier préparatoire afin de définir le cadre symbolique et éducatif de la cérémonie, si elle devait avoir lieu.

Conclusion

Alors que la mémoire de Marc Bloch suscite un intérêt renouvelé, la mise en garde de Peter Schöttler résonne comme un appel à ne pas trahir l’esprit d’un homme qui consacra sa vie à la recherche de la vérité historique. Pour les universitaires présents au colloque, la meilleure façon d’honorer Bloch est de continuer à lire ses œuvres et à pratiquer l’histoire avec la même rigueur qu’il a incarnée, loin de toute instrumentalisation partisane.