Une décennie après le référendum du 23 juin 2016, le Royaume-Uni mesure l'ampleur des changements induits par le Brexit dans deux domaines centraux de la vie nationale : l'immigration et le commerce. Les données disponibles et les témoignages d'acteurs économiques et politiques dressent le portrait d'une nation profondément transformée, entre nouvelles règles, adaptations contraintes et désillusions.
Un système d'immigration refondu
La sortie de l'Union européenne a permis au gouvernement britannique de mettre en place un système de points, similaire à celui de l'Australie, qui remplace la libre circulation des travailleurs. Désormais, l'entrée sur le territoire est conditionnée à des critères de compétence, de salaire et de connaissance de la langue anglaise. Selon des chiffres officiels, le nombre de citoyens de l'UE arrivant au Royaume-Uni a chuté de près des deux tiers par rapport à la période précédant le Brexit, passant d'environ 400 000 par an à environ 150 000. En parallèle, l'immistration en provenance de pays tiers (Inde, Nigéria, Pakistan) a bondi, dépassant désormais les arrivées en provenance de l'UE. Ce rééquilibrage traduit une volonté politique de sélectionner les migrants en fonction des besoins économiques, mais il suscite aussi des critiques : certains secteurs comme l'agriculture, la santé ou l'hôtellerie-restauration peinent à recruter, faute de main-d'œuvre habituée aux bas salaires ou aux conditions de travail difficiles. Le gouvernement a d'ailleurs dû assouplir certaines règles pour les saisonniers agricoles, en autorisant des contingents plus importants de travailleurs temporaires.
Commerce : des échanges perturbés
Sur le plan commercial, l'accord de libre-échange signé fin 2020 avec l'Union européenne, censé éviter le « no deal », n'a pas empêché la mise en place de formalités douanières et de contrôles sanitaires et phytosanitaires. Selon des estimations d'organismes économiques, les exportations britanniques vers l'UE ont chuté d'environ 15 % en valeur depuis la mise en œuvre de l'accord, tandis que les importations en provenance du continent ont reculé de près de 10 %. Ces perturbations ont particulièrement frappé les petites et moyennes entreprises, qui supportent des coûts administratifs supplémentaires et des délais d'acheminement allongés. Le secteur de la pêche, pourtant l'un des symboles des promesses du Brexit avec l'idée de « reprendre le contrôle » des eaux territoriales, a vu ses exportations de crustacés et de poissons frais vers l'UE chuter de plus de 30 % en raison des obstacles sanitaires. De nombreux pêcheurs expriment leur colère, estimant que les promesses de récupération des quotas n'ont pas été tenues et que les nouvelles procédures nuisent à leur compétitivité.
Une relation commerciale en recomposition
Au cours des deux dernières années, le Royaume-Uni a conclu des accords commerciaux bilatéraux avec plusieurs partenaires, dont l'Australie et la Nouvelle-Zélande, mais ces derniers ne compensent pas, en volume, la perte des échanges avec l'UE. Les négociations avec les États-Unis, plusieurs fois annoncées comme proches, n'ont pas abouti à un accord de libre-échange complet. Par ailleurs, un rapprochement progressif avec l'Union européenne est en cours, comme en témoigne la signature récente d'un protocole pour faciliter les échanges de biens entre l'Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, et la discussion d'un mécanisme de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles. Ce rapprochement, qualifié de « fragile » par plusieurs observateurs, se heurte toutefois à la ligne rouge de l'exécutif britannique, qui exclut tout retour à la libre circulation ou à la juridiction de la Cour de justice de l'Union européenne.
Des fractures sociales et territoriales mises au jour
Au-delà des données économiques, le Brexit a révélé et aggravé les fractures internes du Royaume-Uni, selon le mot de l'historien Ran Halévi, interrogé dans le cadre du dixième anniversaire. Les régions du nord de l'Angleterre, du Pays de Galles et certaines parties de l'Écosse, qui avaient massivement voté pour la sortie de l'UE, n'ont pas vu, pour l'instant, les investissements promis – tel le « fonds de prospérité partagée » – se concrétiser à la hauteur des attentes. Le niveau de vie dans ces territoires reste inférieur à la moyenne nationale, et les services publics, notamment la santé, subissent des tensions accrues. En Écosse, où le vote « Remain » avait été majoritaire, la question de l'indépendance reste posée, bien qu'elle ait perdu de son urgence dans les débats. Les observateurs notent que le sentiment de regret est plus prononcé dans les régions qui avaient voté pour le Brexit, tandis que les zones métropolitaines, comme Londres, qui avaient massivement voté pour le maintien, s'adaptent mieux aux nouvelles règles grâce à leur économie tertiaire et aux flux de talents internationaux.
Un bilan contrasté
Alors que les célébrations officielles se limitent à des déclarations, le débat public reste polarisé. Les partisans du Brexit mettent en avant la capacité retrouvée à conclure des accords commerciaux indépendants et à contrôler les frontières, tandis que les opposants pointent les difficultés économiques et la perte d'influence internationale. Les sondages publiés ces derniers mois montrent qu'une majorité de Britanniques estiment que le Brexit s'est déroulé « plus mal que prévu », mais qu'une proportion significative reste convaincue que les bénéfices à long terme se manifesteront. Le Royaume-Uni, dix ans après, demeure face au défi de concrétiser la promesse d'une prospérité retrouvée hors de l'Union, dans un contexte mondial marqué par des tensions commerciales et des crises économiques.