Le président de la Conférence nationale des procureurs a estimé, dans une récente intervention, que le système judiciaire français doit profondément faire évoluer ses méthodes d’enquête pour mieux traiter les violences sexuelles commises sur des mineurs. Il a souligné que les outils et les pratiques actuelles ne parviennent pas à répondre efficacement à l’augmentation du nombre de plaintes déposées depuis la libération de la parole.

Cette prise de position intervient alors que deux affaires récentes ont mis en lumière les lacunes de la chaîne pénale. Le meurtre de Lyhanna, une enfant dont le décès a suscité une vive émotion nationale, a conduit le président de la République à déclarer ne vouloir « entendre aucun argument de moyens », privilégiant les notions de « réponse », de « fermeté », d’« organisation » et de « responsabilité ». De son côté, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a renvoyé aux responsabilités individuelles plutôt qu’à un dysfonctionnement systémique. Par ailleurs, la mise en examen pour viol et agressions sexuelles du chanteur Patrick Bruel, le 10 juin dernier, a également soulevé des interrogations sur la façon dont des signaux connus des autorités judiciaires n’ont pas conduit à une action protectrice plus précoce.

Des moyens humains et budgétaires en question

Le président de la Conférence nationale des procureurs a relevé que la France se situe dans une position paradoxale. Selon les données d’Eurostat, le budget alloué à la justice par habitant (145 euros) est proche de la médiane des dix pays européens comparables (147 euros), et les dépenses de police (283 euros par habitant) sont même légèrement supérieures à la médiane (267 euros). En revanche, le nombre de procureurs pour 100 000 habitants est particulièrement bas : 3,2 en France, contre une moyenne de 11,2 dans l’Union européenne, un écart presque quadruple. Ce contraste suggère que le problème ne réside pas tant dans le montant global des crédits que dans leur affectation, notamment la part consacrée aux effectifs humains.

Les magistrats ont également fait valoir que les enquêtes sur les violences sexuelles, en particulier lorsqu’elles concernent des enfants, nécessitent des compétences spécialisées et des délais plus longs. Or, le manque de procureurs et d’enquêteurs formés freine la capacité à traiter rapidement les plaintes, conduisant à des classements sans suite ou à des procédures interminables. Pour le président de la Conférence, il est urgent de repenser l’organisation des parquets et de renforcer les équipes dédiées.

Un appel à une réforme structurelle

Le magistrat a insisté sur le fait que l’enjeu dépasse la simple question des moyens financiers. Il a plaidé pour une évolution des pratiques d’enquête, afin que les signalements, même les plus anciens, soient systématiquement examinés avec la même rigueur. Il a également évoqué la nécessité d’améliorer la coordination entre la police, la gendarmerie et les services judiciaires, ainsi que de mieux former les professionnels à l’accueil des jeunes victimes.

Cette position rejoint les analyses d’Anne-Laure Delatte, directrice de recherches au CNRS, qui a publié une tribune sur les carences du système. Selon elle, la France, bien que dotée d’un budget judiciaire dans la moyenne européenne, n’est pas parvenue à traduire en condamnations l’augmentation des plaintes enregistrées. Les données européennes montrent que la chaîne pénale française « n’a pas suivi la libération de la parole », avec un écart persistant entre les violences déclarées et les réponses judiciaires effectives.

Un débat politique toujours ouvert

L’appel du président de la Conférence nationale des procureurs intervient dans un climat politique tendu, où plusieurs personnalités ont pris position. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a jugé que l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs et la castration chimique constituent de « mauvaises réponses », sans toutefois proposer d’alternative précise. Florence Portelli, maire de Taverny, a appelé la droite à sortir de son silence sur ces questions. L’ancienne membre de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) a, quant à elle, réclamé une « exigence politique » pour lutter contre ces violences.

Face à ce débat, le président de la Conférence nationale des procureurs a estimé que les réformes doivent avant tout viser l’efficacité et la protection des mineurs, plutôt que de se focaliser sur des mesures symboliques. Il a conclu en appelant à un « sursaut collectif » qui passe par une transformation en profondeur du fonctionnement de la justice.

Vers une commission d’enquête ?

Plusieurs voix, dont celle de l’association « Les effronté-e-s », se sont prononcées en faveur de la création d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur les dysfonctionnements révélés par les affaires Lyhanna et Bruel. Le président de la Conférence nationale des procureurs n’a pas explicitement soutenu cette initiative, mais il a reconnu que « toute procédure permettant d’identifier les failles du système serait bénéfique ». Il a également rappelé que les magistrats sont prêts à collaborer à une telle démarche, à condition qu’elle ne soit pas instrumentalisée à des fins politiques.